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Full text of "Moscou"

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LES    VILLES    DART    CELEBRES 


MOSCOU 


MEME    COLLECTION 


Paris,  par  Georges  Riat,  1^4  gravures. 

Bruges  et  Ypres,  par  Henri  Hymans,  116  gravures. 

Gand  et  Tournai,  par  Henri  Hvma\'5,  120  gravures. 

Cordoue  et  Grenade,  par  Cli.-Eug.  Schmidt,  97  gravures. 

Nimes.  Arles,  Orange,  par  Roger  Peyrh,  85  gravures. 

Venise,  par  Pierre  Gus.man,  130  gravures. 

Séville,  par  Ch.-Eug.  Schmidt,  m  gravures. 

Ravenne.  par  Charles  Dif.hl.  150  gravures. 

Constantinople,  par  H.  Barth,  105  gravures. 

Rome  (L'Antiquité),  par  Emile  BtRTAUx,  135  gravures. 

Versailles,  par  André  Pératé,  130  gravures. 


EN   PREPARATION  : 

Florence,  par  Charles  Diehl. 

Rome  (Des  catacombes  à  l'avènement  de  Jules  II),  par  Emile  Bertaux. 

Rome  (De  l'avènement  de  Jules  11  .i  nos  jours),  par  Emile  Bertau.x. 

Rouen,  par  Camille  En'lart. 

Strasbourg,  par  H.  Welschinger. 

Sienne,  par  André  Pératé. 


Les  Villes  d'Ali  eêlebres 


MOSCOU 


PAR 


LOUIS    LEGER 


MEMURE    IIK    1.  INSTITUT 


Ouvrage  orné  de  86  Gravures 


-«Sp- 


PARIS 

LIBRAIRIE  RENOUARD,   H.   LAURENS,   ÉDITEUR 

6  ,     RUE    DE    T  O  U  R  N  O  N  ,     6 
1904 


[n 


30' 


La  Troïka  russe. 


MOSCOU 


CHAPITRE   PREMIER 


VUE   GENERALE 


Il  ne  suffît  pas  de  crier  à  tout  propos  «  vive  la  Russie  »  et  d'arborer 
à  nos  fenêtres  ce  drapeau  impérial  où  Taigle  noir  se  déploie  sur  un  fond 
d"or,  drapeau  que  le  protocole  interdit  et  que  notre  enthousiasme  persiste 
à  acclamer. 

Il  faut  connaître  la  Russie,  et  pour  la  connaître  il  conviendrait  de 
l'avoir  visitée,  au  moins  une  fois  dans  sa  vie.  Mais,  y  eùt-on  fait  dix 
voyages,  on  en  n'aurait  cpi'une  idée  incomplète  si  l'on  n'avait  pas  vu 
Moscou.  Pétersbourg  n'est  que  le  cerveau  administratif  de  l'empire.  C'est 
à  Moscou  que  vibre  le  cœur  même  de  la  Russie.  C'est  là  c^u'il  faut  aller 
chercher  son  génie,  son  histoire,  ses  légendes,  ses  traditions,  son  art 
national. 

Le  voyageur  curieux  d'art,  d'histoire  ou  simplement  de  sensations 
nouvelles  qui  aura  entrepris  ce  lointain,  mais  facile  pèlerinage  —  trois 

I 


A 


2  MOSCOU 

nuits  de  sleeping-car  —  n'aura  lieu  de  regretter  ni  son  temps,  ni  sa  fati- 
gue, ni  sa  dépense.  Si  les  pages  qu'on  va  lire  provoquent  chez  le  lecteur 
le  désir  de  voir  l'incomparable  cité,  réveillent  chez  lui  le  souvenir  des 
impressions  éprouvées,  contribuent  simplement  à  les  lui  faire  mieux  goû- 
ter, ou  le  consolent  de  n'avoir  pu   en  jouir,  l'auteur  de  ce  petit  volume 

aura  complètement 
atteint  le  but  qu'il  se 
propose    en    l'écrivant. 

Franchissons  d'un 
seul  trait  l'espace  qui 
sépare  Paris  de  JMos- 
cou:  transportons-nous 
par  la  pensée  au  centre 
de  la  vieille  capitale, 
au  cœur  même  du 
Kremlin ,  au  sommet 
du  clocher  d'Ivan  le 
Grand  et  jetons  un  coup 
d'o?il  sur  le  spectacle 
qui  se  déroule  à  nos 
pieds. 

Ce  spectacle  ne  res- 
semble à  aucun  de  ceux 
c|u'il  nous  a  été  donné 
de  contempler  en  Eu- 
rope. Prague,  Lisbonne, 
Xaples,  Constantinople 
peuvent  seules  rivaliser 
avec  le  panorama 
rj^u'offre  à  nos  yeux 
étonnés  l'antique  capitale  d'Ivan  le  Terrible  et  d'Alexis  ^likhaïlovitch. 


Une  des  tours  de  renceintc  du  I\renilin. 


Autour  de  nous  se  développe  toute  crénelée,  toute  hérissée  de  tours, 
comme  une  place  forte,  l'enceinte  du  Kremlin.  Et  dans  cette  enceinte 
pullule  tout  un  fouillis  de  clochers,  de  coupoles,  dont  le  spectateur  cher- 
cherait en  vain  l'étiuivalent  dans  ses  souvenirs.  A  nos  pieds,  les  trois 
cathédrales  de  l'Ascension,  de  l'Assomption  et  de  l'Annonciation  accrou- 
pies sous   leurs    dômes,    tout  flamboyants  d'or,  les    palais  impr^riaux.  le 


vi;f.  ghnM'Kai.k  i, 

Icrciu,  la  iT'ine  des  cloches  éternellemcnl  muette  sur  son  piédestal  de 
pierre,  le  roi  des  canons  à  jamais  immol)ile  sur  son  affût  de  fonte,  le 
monument  irAlexandre  II  et  la  galerie  grandiose  qui  l'entoure,  les  cou- 
vents d'où  monte  la  prière,  les  arsenaux,  le  tribunal,  groupés  en  un 
désordre  tout  ensemble  hétérogène  et  harmonieux  dans  ce  triangle  fati- 
dique aux  bords  des  eaux  dormantes  de  la  Moskva;  à  notre  droite  sur 
In  Place  Rouge,  le  Musée  historique,  la  Douma,   les  Riady,   la  pagode 


Quelques  types  de  passants. 

extraordinaire  de  Saint-Basile  et  derrière  elle  la  masse  colossale  de 
la  ÏMaison  des  enfants  trouvés.  Au  Nord,  en  face  de  nous  le  cube 
grec  du  grand  Théâtre  et  la  Tour  octogone  de  Soukharev,  à  l'Ouest, 
la  lanterne  ronde  du  Musée  Dachkov,  le  dôme  éblouissant  du  Sauveur, 
et  de  tous  côtés  les  coupoles  métalliques  d'or  ou  d'argent  qui  étincellent 
comme  des  phares.  Moscou,  d'après  un  dicton  populaire  en  Russie,  a 
quarante  fois  quarante  églises,  autrement  dit  seize  cents.  Le  dicton  exa- 
gère. En  réalité  la  vieille  capitale  compte  quatre  cent  cinquante  églises, 
—  ce  qui  est  déjà  un  beau  chiffre  —  et  vingt-quatre  couvents  dont 
quelques-uns  en  ont  jusqu'à  cinq  ou  six,  ce  qui  nous  donne  un  total  d'au 
moins  cinq  cents. 


Les  quartiers  septentrionaux  de  Moscou  s'étalent  sur  des  collines  qui 


4  MOSCOU 

dévalent    lentement  vers  la  Moskva.    Le  quartier  sud  situé  sur  la  rive 
droite  de  la  rivière  va  se  perdre  dans  la  plaine. 

Ce  qui  fait  la  joie  de   l'œil  dans  ce  panorama   de   3Ioscou,   c'est    la 
polychromie  des  édifices,  l'infinie  variété  des  couleurs,  coupoles  d'or  ou 

d'argent,  toits  bleus  ou 
verts,  murs  roses  ou 
sang  de  bœuf.  Xos  villes 
occidentales  n'offrent 
guère  à  l'œil  que  la 
blancheur  monotone  des 
murailles,  le  rouge  som- 
bre des  tuiles,  le  gris 
du  zinc  ou  de  l'ardoise. 
A  .^loscou  il  semble 
que  quelque  peintre  en 
délire  ait  secoué  toute 
sa  palette  sur  la  cité. 
Par-ci  par-là  des  étangs 
—  on  en  compte  jusqu'à 
deux  cents  —  mettent 
une  tache  glauque  dans 
un  cadre  de  maisons 
blanches.  De  longs  bou- 
levards plantés  d'arbres 
déploient  leurs  ceintu- 
res vertes.  Des  villas 
somptueuses  émergent 
du  milieu  des  jardins. 
Xos  villes  à  nous,  se 
hérissent  de  clochers. 
Ce  qui  domine  à  Moscou  ce  sont  les  coupoles,  dômes  et  bulbes  de  toute 
espèce  et  de  toute  taille.  Sur  chacune  de  ces  proéminences  étincelle 
la  croix  byzantine  à  doubles  croisillons  rattachés  à  leurs  bases  par  des 
chaînes  qui  bruissent  au  souffle  des  vents  et  miroitent  aux  feux  du 
soleil. 


Costumes  de  paysannes. 


La  V'ille  qui  .se  déploie  au-dessous  de  nous  offre  à  nos  regards  cinq 
régions  concentriques  aujourd'hui  encore  parfaitement  distinctes, 
mais    qui    tendent  de   plus   en   plus  à    se   confondre.    La   première    est 


VUE   (',  l'NK  RAI.E  5 

l'enceinte  même  du  Kremlin  facilement  reconnaissable  à  ses  murs 
crénelés,  aux  tours  qui  les  flanquent,  aux  clochetons  qui  les  surmontent. 
La  seconde  est  le  I\/fJïi;oro(I.  On  traduit  généralement  ce  mot  par  ville 
chinoise  ;  on  ne  voit  pas  très  bien  ce  que  les  Chinois  ont  à  faire  ici. 
On  dirait  d'ailleurs  en  Russie  Kitaisky  Gorod  (Kitaï  nom  russe  de 
la  Chine  est  identique  à  notre  Catha}').  Mais  il  ne  faut  pas  oublier  que 
nous  sommes  ici  dans  une  région  qui  a  longtemps  subi  la  domination  des 


Un  traîneau. 

Tatars  et  dans  laquelle  leur  langue  a  laissé  de  nombreux  vestiges.  Kitaï 
serait  peut-être  un  ancien  mot  tatar  qui  aurait  voulu  dire  milieu  ;  suivant 
un  historien,  ce  mot  énigmatique  se  rencontrerait  déjà  dans  l'histoire  de 
Kiev,  suivant  un  autre,  c'est  le  nom  d'un  ancien  prince.  Quoi  qu'il  en  soit 
Kitaï  ici  n'a  rien  à  voir  avec  la  Chine.  Ce  Kitaï  Gorod  était  un  quartier 
naguère  habité  par  les  marchands  étrangers,  par  les  ambassadeurs  qui 
venaient  s'abriter  à  l'ombre  du  puissant  Kremlin. 

Il  est  entouré  d'une  longue  muraille  blanchie  à  la  chaux,  flanquée  de 
tours  qui  rappellent  les  temps  héroïciues  où  l'on  avait  sans  cesse  à  redouter 
quelque  surprise  des  Tatars,  des  Lithuaniens  ou  des  Polonais.  Autour  du 
Kitaï  Gorod  se  développe  en  hémicycle,  l'enceinte  du    Biely  Gorod  ou 


6  MOSCOU 

ville  blanche,  quartier  élégant,  riche,  bien  bâti,  — je  n'ose  dire  bien  pavé 
—  quelque  chose  comme  notre  chaussée  d'Antin.  Autour  de  cet  hémic5^cle 
dont  les  deux  extrémités  s'appuient  à  la  Moskva,  court  une  ceinture  de 
bi5ulevards  plantés  de  tilleuls  qui  embaument  aux  derniers  jours  de  juin. 
3\oscou  a  encore  bien  plus  de  tilleuls  que  Berlin.  La  cjuatrième  enceinte 
est  celle  du  Zonliaiioï  Gc/'o^/,  ainsi  nommé  d'un  mur  de  terre  que  fit  cons- 
truire au  début  du  xvir  siècle  le  premier  des  Romanov  et  qui  a  été  rem- 
placée par  la  Sadovaïa  immense  boulevard  de  plus  de  quinze  kilomètres 
qui  répond,  si  l'on  veut  à  nos  boulevards  extérieurs.  Enfin  derrière  la 
Sadovaïa  s'étendent  en  éventail  les  divers  faubourgs  c|ui  ne  ressemblent 
guère  à  ceux  des  autres  capitales. 

Ils  ont  déjà  la  phj^sionomie  des  villages  russes,  et  ces  villages,  on  le 
sait,  n'ont  rien  de  commun  a\-ec  les  nôtres.  Le  peuple  russe  est  encore  assez 
illettré,  les  commerçants  s'efforcent  de  l'attirer  chez  eux  par  un  luxe 
d'enseignes  criardes  qui  doivent  faire  la  fortune  des  peintres  en  bâtiments. 
Ici  le  barbier  est  encore  dentiste  et  chirurgien.  LTn  dyptique  ingénieux 
signale  au  passant  cette  douljle  industrie.  Sur  le  ])anneau  de  droite  l'ar- 
tiste en  manches  de  chemise  rase  un  jeune  élégant  en  frac  (le  frac  est  là 
pour  indiquer  que  l'établissement  est  bien  fréquenté)  ;  sur  le  panneau  de 
gauche  le  même  artiste,  lancette  en  main,  pique  délicatement  le  bras  d'une 
dame  fort  élégante  qui  contemple  rêveuse  un  bol  de  sangsues. 

Le  boulanger  annonce  son  industrie  par  une  profusion  de  pains  de  bois 
dont  il  décore  la  corniche  de  son  magasin.  Les  merciers,  drapiers,  con- 
fectionneurs ne  dépeignent  point  graphiquement  leurs  marchandises,  ils 
les  font  crier  par  des  commis  aboyeurs  qui  ne  vous  laissent  guère  le  plai- 
sir des  rtàneries  silencieuses.  L'ne  industrie  qui  s'étale  impudemment  sur 
la  rue  —  on  la  rencontre  déjà  en  Allemagne  et  en  Autriche,  mais  moins 
naïvement  provoquante  —  c'est  celle  des  marchands  de  cercueils.  Il  y  en  a 
de  rouges  et  de  bleus,  de  dorés  ou  d'argentés  ;  il  y  en  a  même  de  somp- 
tueusement capitonnés  qui  semblent  vous  inviter  au  sommeil  éternel, 
cercueils  neufs  et  défraîchis,  cercueils  sur  mesure  et  de  confection.  Les 
marchands  qui  tiennent  cet  article  indispensable,  mais  peu  réjouissant, 
ont,  je  dois  le  reconnaître,  le  tact  de  ne  point  faire  d'offres  aux  passants. 

Ces  passants  constituent  par  eu.x-mêmes  un  spectacle  intéressant  pour 
le  touriste;  la  Russie  n'a  pas  encore  été  envahie  par  la  monotonie  du  cos- 
tume occidental  ;  c'est  une  joie  pour  les  j-eux  que  de  voir  défiler  sur  les 
trottoirs  de  bois  ou  sur  le  pavé  inégal  les  moujiks  à  longs  caftans,  à  gran- 
des bottes,  ou  chaussés  de  laptis  en  écorce  de  tilleuls,  les  femmes  aux  cos- 


vr  !•:  (ii'Xi'K  Ai.i': 


tûmes  muUic(jlores  dont  la  taille  remonte  parfois  jusque  sous  les  seins, 
coiffées  tantôt  d'un  fichu  —  notre  bonnet  est  inconnu,  —  tantôt,  mais 
bien  rarement  hélas  1  de  ce  diadème  somptueux,  le  kakochiuk,  brodé  de 
perles  fausses. 


La  Tour  JTvan  le  Grand. 


C'est  une  joie  pour  les  ctpurs  sensibles  de  constater  la  tendresse  de  ces 
bons  moujiks  pour  les  animaux,  leur  respect  pour  le  pigeon  —  s)mibole  du 
Saint-Esprit  —  qui  s'ébat  en  liberté  dans  les  rues  les  plus  fréquentées 
sans  jamais  craindre  qu'on  porte  sur  lui  une  main  homicide  pour  lui 
faire  faire  connaissance  avec  la  broche  ou  la  casserole.  —  la  tendresse  des 
cochers  pour  leurs  chevaux  qui  sont  rarement  rudoyés,  qui  trouvent  dans 
tous  les  quartiers  des   mangeoires  confortables    et   sont    moins   souvent 


8  MOSCOU 

que  chez    nous  réduits    à  dévorer  leur   maigre  pitance  la  tête  enfermée 
dans  un  vilain  sac. 

Un  trait  qui  nous  frappe  encore  chez  ce  peuple  moscovite,  c'est  la 
bonhomie  de  son  ivresse.  Certes  il  aime  à  boire  et  quand  il  a  bu  il  roule 
dans  le  ruisseau  ;  mais  il  a  le  vin  tendre  et  quand  il  a  trop  fêté  la  vodka  ', 
c'est  plutôt  par  des  larmes  et  par  des  embrassements  qu'il  trahit  son  émo- 
tion; il  est  dévot  et  il  ne  rougit  point  de  sa  foi;  ses  génuflexions,  ses 
prosternements  devant  le  moindre  sanctuaire  nous  offrent  un  spectacle 
édifiant  au([uel  nous  ne  sommes  plus  habitués  dans  le  paj's  de  Vol- 
taire; il  serait  de  fort  mauvais  goût  d'en  rire  et  il  pourrait  en  cuire  au 
sceptique  égaré  sur  la  Place  Rouge  ou  sur  la  Loubianka. 

'  Eau-de-vic  de  çrrain. 


CHAPITRE   II 


UN  PEU  D'HISTOIRE 


Savez-vous  le  latin?  demandait  au  Boi//'gio/s  gciil illiommc  un  de 
ses  professeurs. 

—  Oui,  répondait  cet  excellent  M.  Jourdain  ;  mais  faites  comme  si  je  ne 
le  savais  pas. 

Mon  lecteur  ne  connaît  guère  plus  l'histoire  de  Moscou  que  M,  Jour- 
dain ne  connaissait  la  langue  de  Cicéron.  Il  me  saura  gré,  je  crois,  de  lui 
en  donner  une  idée. 

La  ville  que  nous  nommons  en  français  iMoscou  s'appelle  en  russe 
31oskva  (prononcez  Maskva)  et  ce  nom  est  aussi  celui  de  la  rivière  sur 
laquelle  elle  est  située  et  que  nous  appelons  la  3Iosko\\a.  Nous  avons  fait 
^loscou  sur  l'allemand  Moskau  (prononcez  Moskaou)  et  Moskowa  sur  le 
russe  31oskva.  Nous  ne  nous  piquons  pas  de  logique  en  ce  qui  concerne 
la  transcription  des  noms  étrangers. 


Moscou  doit  probablement  son  nom  à  la  rivière  sur  laquelle  elle  s'est 
élevée.  Elle  a  été  pendant  plusieurs  siècles  la  capitale  du  monde  russe. 
Grands-princes  d'abord,  tsars  ensuite,  ses  princes  se  sont  imposés  à  tous 
les  princes  qui  se  le  partageaient,  ont  successivement  recueilli,  conquis, 
assimilé  leurs  domaines,  ont  suivant  le  mot  des  chroniques,  rassemblé  et 
amené  le  peuple  russe  à  l'unité. 


lo  MOSCOU 

Dans  le  rôle  de  capitale,  Moscou  avait  succédé  à  Kiev  la  «  mère  des 
villes  russe  »  ;  depuis  le  règne  de  Pierre  le  Grand,  elle  a  cédé  la  place  à 
Pétersbourg;  elle  n"est  plus  qu'une  capitale  douairière,  mais  elle  a  gardé 
le  privilège  de  sacrer  les  empereurs,  et  les  souverains  passent  rarement 
une  année  sans  y  résider  au  moins  c^uelques  jours. 

.^loscou  apparaît  pour  la  première  fois  dans  l'histoire  en  1147.  A  cette 
deite,  sur  une  colline  qui  domine  la  rive  gauche  de  la  Moskva,  le  prince 
lourii  ^Georges)  Vladimirovitch  Dolgorouky  érigea  un  petit  fort  en  bois  à 
l'endroit  même  où  se  dresse  aujourd'hui  le  Kremlin.  Suivant  un  récit  des 
siècles  postérieurs,  une  histoire  tragique  se  rattache  à  la  fondation  de  cette 
bicoque. 

Le  prince  lourii  était  allé  visiter  sur  les  rives  boisées  de  la  Mos- 
kva un  de  ses  boïas  nommé  Koutchka.  L'endroit  lui  plut.  Il  se  prit  de 
ciuerelle,  Dieu  sait  pourquoi,  avec  Koutchka  et  le  tua.  Pour  consoler  la 
hlle  de  sa  victime,  la  belle  Oulita.il  la  donna  en  mariage  à  son  fils  André 
et  il  fonda  un  bourg  qui  prit  d'abord  le  nom  de  Koutchkovo  et  ensuite  de 
Moskva  à  cause  du  voisinage  delà  rivière. 

La  future  capitale  resta  pendant  quelque  temps  une  petite  bourgade 
frontière  de  la  puissante  principauté  de  Souzdal.  La  Russie  était  alors 
divisée  en  un  certain  nombre  de  principautés  parmi  lesquelles  celle  de 
de  Souzdal  jouait  un  rôle  prépondérant.  Au  Xlir  siècle,  Moscou  devint 
à  son  tour  capitale  et  au  xiv°  siècle  elle  eut  l'honneur  de  devenir  le 
siège  du  grand-prince  et  la  résidence  du  métropolitain  naguère  encore  éta- 
l)li  à  Kiev  'i^iiy.  D'après  une  tradition,  le  métropolitain  Pierre  aurait 
prédit  au  prince  Ivan  I",  dit  Kalita,  la  future  grandeur  de  l'humble  cité. 

Résidence  du  grand-prince  qui  était  l'intermédiaire  obligé  entre 
la  Russie  tributaire  et  son  redoutable  suzerain,  le  Khan  des  Tatars, 
3I0SCOU  se  développa  peu  à  peu,  d'abord  dans  l'enceinte  de  bois  du 
Kremlin  et  ensuite  autour  de  cette  enceinte.  Peu  à  peu  la  muraille  de 
bois  fitplace  à  une  muraille  de  briques;  des  palais,  des  églises,  s'}^  élevèrent 
«  Moscou,  dit  déjà  un  annaliste  du  xiv''  siècle,  est  une  grande  et  merveil- 
leuse cité.  Une  quantité  innombrable  de  gens  }•  resplendissent  de  gloire 
et  de  richesses.  » 

En  i,vS2,la  ville  fut  surprise  par  le  Khan  talar  Toktamych  et  mise 
à  feu  et  à  sang,  mais  elle  se  releva  bientôt  de  ses  ruines.  Elle  reprit  un 
nouvel  éclat  sous  le  règne  d'Ivan  III,  Yassenihlciir  de  la  tcn'c  russe 
(1462-1505),  ciui  se  proclama  seigneur  de  toutes  les  Russies. 

Désormais  elle  devenait  la  capitale  d'un  grand  empire.  L'Europe  allait 


ijx  iM'.r  !)■  Il  is  ro  I  K  [■.  it 

être  obligée  de  compter  avec  elle   Ivan   1 11  épousa  Ui  dernière  des  Palco- 


j 


logues,  attira  à  sa  cour  des  artistes  italiens,  Fioraventi  de  Bologne, 
Solario  de  Milan,  Aleviso  et  d'autres  encore.  Les  œuvres  de  ces  maîtres 
étaient  appelées  par  les  Russes  de  la  Renaissance,    des  œuvres  fraii- 


12  MOSCOU 

qnes  {friajskic  dicla'^.  Ainsi  c'est  sous  notre  nom  que  l'art  italien  péné- 
trait en  Russie. 

Ivan  III  avait  trouvé  à  son  avènement  une  ville  de  bois.  Ce  serait  exa- 
gérer de  dire  qu'il  la  remplaça  par  une  ville  de  pierre  ou  de  briques.  Les 
habitations  des  particuliers  continuèrent  à  emprunter  aux  arbres  des  forêts 


Paysannes  Moscovites. 

les  éléments  de  leur  construction,  mais  certaines  églises,  des  couvents, 
voire  même  des  édifices  civils  s'élevèrent  en  matériaux  plus  durables, 
en  pierre,  plus  souvent  en  briques. 

Le  xvr  siècle  vit  les  diverses  i^rincipautés  qui  avaient  juscjue-là  cons- 
titué la  Russie  s'unifier  sous  le  sceptre  du  souverain  moscovite  devenu 
le  tsar  de  toutes  les  Russies.  Autour  de  l'enceinte  du  Kremlin  s'éleva 
celle  de  la  Ville  blanche  ainsi  nommée  probablement  par  ce  que  les  murs 
de  briques  dont  elle  était  enclose  furent  badigeonnés  à  la  chaux.  C'est 
peut-être  en  songeant  à  cette  enceinte  c^ue  le  peuple  prit  l'habitude  d"ap- 


UN  pkl:  D'HISTOIRK 


13 


peler  .Moscou  la  ville  de  pierre  hlaiirhe  'biclokanu-iinaïa]  sans  doute  par 
constraste  avec  les  villages  de  bois  noir. 

Le  premier  plan  de  .Moscou  date  du  xvirsfècle.  Occupée  par  les  Polo- 
nai'i  pendant  la  période  dite  des  troubles.  .Moscou  fut  délivrée  de  la  domi- 


Paysans  Moscovites. 

nation  étrangère,  le  24  août  161 2  et  le  12  juin  de  l'année  suivante,  le  tsar 
iMichel,  le  fondateur  de  la  dynastie  des  Romanov  fit  son  entrée  dans  le 
Kremlin.  11  agrandit  la  ville  et  la  pourvut  d'une  troisième  enceinte  le 
Zciulidiioi  Gorod  ou  mur  de  terre.  Sous  le  règne  de  son  successeur 
Alexis  Miklaïlovitch  (1645-1676)  la  capitale  vit  s'élever  de  nouveaux 
édifices,  surtout  des  églises  et  entra  en  rapports  de  plus  en  plus  fréquents 
avec  l'occident  européen;  mais  la  peste  en  1655,  l'incendie  en  1648  et  en 
1668  V  exercèrent  de  cruels  ravages. 


'  Le  mot  veut  dire  mousquetaires. 


14  MOSCOU 

Pierre  le  Grand  après  la  révolte  des  stricUsy  '  que  les  étrangers  appel- 
lent strelitz  et  les  guerres  contre  la  Suède  voulut  «  ouvrira  la  Russie  une 
fenêtre  sur  l'I^urope  »  (Pouchkine:.  Il  transporta  le  siège  de  son  empire 
à  Pétersbourg  et  devant  la  jeune  capitale  «  Moscou  dut  incliner  la  tête, 
comme  devant  une  nouvelle  impératrice,  une  douairière  couronnée  » 
(Pouchkine  .  Désormais  elle  resta  le  centre  intellectuel  du  parti  de  la 
vieille  Russie,  tandis  que  Pétersbourg  devenait  le  foyer  du  parti  occi- 
dental ou  progressiste.  Elle  dut  cependant  à  Pierre  le  Grand  quelques 
améliorations.  Ce  fut  lui  qui  construisit  ce  curieux  édifice  militaire,  la 
tour  de  Soukharev. 

Désormais,  les  dépouilles  des  souverains  qui  jusqu'alors  avaient 
reposé  dans  l'enceinte  du  Kremlin  dormirent  leur  dernier  sommeil  dans  la 
forteresse  de  .Saint-Pierre  et  Saint-Paul  sur  les  rives  de  la  Neva.  iMos- 
cou  ne  perdit  pas  seulement  le  prestige  d'un  centre  politique;  elle  perdit 
aussi  la  souveraineté  spirituelle  par  la  suppression  du  patriarcat,  rem- 
placé par  le  saint  Synode  établi  à  .Saint-Pétersbourg.  Jlais  elle  garda  le 
pri\ilège  de  sacrer  les  empereurs. 

La  fille  de  Pierre  le  Grand,  l'impératrice  Elisabeth  (1741-1762),  lui 
témoigna  un  intérêt  tout  particulier,  rêva  de  reconstituer  le  Kremlin 
sur  un  plan  gigantesque,  lui  dduna  une  l'niversilé  qui  fut  la  première  en 
date  de  l'empire.  Catherine  II  restaura  ses  antiques  monuments,  fonda 
des  établissements  de  bienfaisance,  fit  commencer  non  loin  de  la  ville  un 
château  impérial    Tsaritsj'no^  cj^ui  ne  fut  pas  achevé. 

On  sait  quel  rôle  joua  Moscou  dans  l'épopée  napoléonienne.  A  dater  de 
l'incendie  qui,  grâce  à  Dieu,  respecta  les  monuments  delà  glorieuse  cité, 
elle  devint  plus  que  jamais  chère  au  peuple  russe.  Non  seulement 
elle  s'est  relevée  de  ses  ruines,  mais  chaque  règne  l'a  embellie  de  monu- 
ments nouveaux.  L'empereur  actuel  a  tenu  à  marquer  sa  déférence  pour 
l'antique  capitale  en  allant  chaque  année  y  passer  quelques  semaines  à 
l'époque  des  fêtes  de  Pâques,  et  3'  remplir  ses  devoirs  religieux.  Le  che- 
min de  fer,  le  télégraphe  et  le  téléphone  ont  supprimé  les  distances.  Le 
tsar  n'a  plus  besoin  pour  surveiller  l'Europe  de  se  tenir  penché  à  la 
fenêtre  que  Pierre  le  Grand,  avait  naguère  ouverte  sur  la  Baltique,  et 
certains  patriotes  se  demandent  si  la  Matouchka  '  i"Moskva  n'est  pas  des- 
tinée à  redevenir  quelque  jour  la  capitale  du  monde  russe. 

'  Petitf  mrrc. 


Le  iMLiUiin.  Vue  générale. 


CHAPITRE  III 


L'ARCHITHCTURE   RUSSE 


Vo)^ons  maintenant,  avant  de  jeter  un  coup  d'œil  sur  les  monuments 
moscovites,  dans  quelles  circonstances  l'art  russe  s"est  produit,  à  cruelles 
influences  il  a  obéi. 

C'est  de  Constantinople  que  la  Russie  a  reçu  le  christianisme.  C'est 
donc  sur  le  type  des  églises  byzantines  qu'ont  dû  se  modeler  les  pre- 
mières églises  irusses.  C'est  à  Kiev,  à  Novgorod  la  Grande  et  à  Pskov 
qu'apparaissent  les  premiers  temples  chrétiens.  Les  architectes  indigènes 
se  conforment  aux  modèles  byzantins.  Pour  l'étude  de  l'art  byzantin,  nous 
ne  pouvons  que  renvo3'er  le  lecteur  à  deux  volumes  publiés  dans  cette 
série,  celui  de  M.  Barth  sur  Constantinople,  celui  de  M.  Charles  Diehl 
sur  Ra  l'en  ne. 

C'est  à  Kiev,  à  Novgorod  la  Grande    et  à  Pskov  qu'apparaissent  les 
premiers  temples  chrétiens.  Les  Russes  païens  n'avaient  point  de  sanc- 


i6  MOSCOU 

tuaires.  Ils  n'adoraient  que  des  idoles  dressées  en  plein  air.  Les  archi- 
tectes grecs  ou  indigènes  imitent  les  types  bj-zantins  en  les  modifiant  sui- 
vant leur  goùt  et  surtout  suivant  les  exigences  du  climat.  Ainsi  les 
grandes  fenêtres  ne  sauraient  être  admises  dans  un  pays  froid  ;  elles  sont 
remplacées  par  de  très  petites  fenêtres,  au-dessous  desquelles  le  mur  est 
évidé  afin  de  laisser  passer  le  maximum  de  lumière;  les  coupoles  hémis- 
phériques offraient  trop  de  prise  aux  amas  de  neige  pendant  l'hiver  :  elles 
s'allongent  ou  bien  prennent  une  forme  bulbeuse  ou  même  côtelée.  Une 
végétation  étrange  s'épanouit  au-dessus  des  églises. 

On  a  cru  pouvoir  attribuer  quelques-unes  de  ces  modifications  à  l'in- 
fluence de  l'architecture  musulmane.  Mais  les  premiers  spécimens  se 
rencontrent  à  une  époque  où  les  Russes  ne  connaissaient  pas  cette  archi- 
tecture. A  côté  de  la  coupole  bulbeuse  apparaît  le  petit  clocher  quadrangu- 
laire  en  forme  de  tente  ou  de  pyramide  :  ce  petit  clocher  dérive  directe- 
ment de  l'architecture  en  bois  qui  était  probablement  la  seule  architecture 
nationale  des  Russes  païens.  Toutes  les  villes  n'avaient  pas  le  moyen  de 
s'offrir  des  églises  en  pierre  ou  même  en  brique  et  l'on  peut  encore  aujour- 
d'hui, dans  certains  villages,  rencontrer  des  églises  de  bois.  Parfois  la 
pyramide  arrondit  ses  angles  et  prend  une  forme  conique. 

Les  premiers  architectes  de  Kiev  avaient  été  nécessairement  des 
Grecs.  Des  maîtres  russes  se  formèrent  à  leur  école.  Ce  sont  les  maçons 
de  Pskov  qui  ont  construit  les  premières  églises  de  .Moscou.  Elles  sont 
en  général  carrées  et  surmontées  de  cinq  coupoles.  Dans  les  temples 
primitifs,  l'autel,  de  forme  cubique,  était  tout  simplement  séparé  des 
fidèles  par  une  barrière  coupée  dans  le  milieu  par  une  porte  double.  Peu 
à  peu  cette  barrière  s'éleva,  devint  une  muraille  (l'iconostase)  qui  fut 
ornée  de  peintures  représentant  la  hiérarchie  divine  :  la  Trinité,  la 
Vierge,  les  proiDhètes,  les  apôtres,  les  saints.  Au  centre  de  l'iconostase 
s'ouvre  la  porte  dite  ro^-ale  tsarskié  dveri)  que  seuls  le  grand-prêtre  et  le 
souverain  peuvent  franchir. 

Les  coupoles  ne  sont  pas  en  état  de  supporter  de  lourdes  cloches. 
Devant  l'entrée  principale,  du  côté  de  l'Ouest,  s'éleva  un  clocher  isolé 
comme  le  campanile  de  Saint-Marc  à  A^enise.  Ce  clocher  n'est  pas  néces- 
sairement aussi  haut  que  l'église  ;  sa  hauteur  souvent  ne  dépasse  pas 
celle  d'un  étage.  Pour  éviter  des  vibrations  qui  peuvent  compromettre  la 
solidité  de  l'édifice,  la  cloche  est  fixe  et  le  battant  seul  est  mis  en  branle. 
Parfois  le  clocher  était  surmonté  d'un  étage  qui  serv^ait  de  logis  au 
sonneur. 


l.'AKill  I  |-1'CTURR    RUSSE  17 

I/(''glise  grecque  intcnlisail  riyoureuscmenl  remploi  de  la  sculplure 
([ui  rappelait  les  idoles  des  païens.  Kn  revanche,  elle  admettait  le  culte 
des  images  peintes  et  l'emploi  de  la  ])einture  à  fresque  représentant  des 
sujets  profanes,  même  dans  l'inti-rieur  des  sanctuaires.  Kiev  en  possède 
de  forts  curieux  spécimens. 

.Sous  la  direction  de  maîtres  grecs  se  forma  une  école  de  peintres 
russes.  A  travers  les  siècles  elle  est  restée  fidèle  à  certains  t3'pes  conven- 


La  CatliéJr.ile  Je  rAssomption  au  Kremlin. 


tionnels  qui  se  perpétuent  encore  aujourd'hui.  En  revanche,  une  certaine 
fantaisie  se  développa  dans  l'ornementation  qui,  elle,  n'était  pas  suspecte 
d'idolâtrie  et  qui  n'était  pas  soumise  au  contrôle  sévère  de  l'Eglise.  Cette 
fantaisie  se  développa  dans  les  lettres  initiales  des  manuscrits,  qui  ren- 
ferment souvent  des  dessins  forts  curieux.  D'autre  part,  sous  la  plume 
des  copistes,  les  mots  slavons  subirent  des  abréviations,  des  ligatures  qui 
se  retrouvent  encore  aujourd'hui  dans  les  inscriptions  religieuses  et  qui 
font  le  désespoir  des  curieux,  même  familiers  avec  la  langue  de  l'an- 
cienne Russie.  Ces  inscriptions  sont  un  motif  d'ornementation  dans  beau- 
coup d'églises.  On  en  trouve  notamment  dans  l'église  russe  de  Paris 
dont  je  recommande  d'ailleurs  la  visite  à  mes  lecteurs.  Elle  représente 
un  des  modèles  les  plus  achevés  de  l'architecture  religieuse  des    Russes. 

2 


i8  MOSCOU 

Celle  ornemenlalion  provenant  des  manuscrils  se  rencontre  encore 
aujourd'hui  dans  certains  motifs  de  la  broderie  russe.  Elle  est  très  déco- 
rative et  a  trouvé  en  architecture  son  application  dans  certains  bas- 
reliefs. 

Elle  est  venue  en  partie  de  B3fzance  par  l'intermédiaire  de  la  Bulga- 
rie; les  Bulgares  primitifs  n'étaient  pas  des  Slaves.  C'étaient  des  Asia- 
tiques, des  Touraniens  qui  ont  imposé  leur  nom  et  laissé  sans  doute 
quelques  traditions  aux  Slaves  balkaniques.  On  s'est  demandé  s'ils 
n'avaient  pas  apporté  de  leur  ancienne  patrie  quelques  motifs  caractéris- 
tiques. 

D'autre  part,  il  ne  faut  pas  oublier  que  l'ancienne  Russie  n'était  pas 
seulement  habitée  par  des  Slaves,  mais,  surtout  dans  les  régions  du  Volga 
et  de  l'Oural,  par  des  peuples  finnois  c[ui  se  sont  depuis  slavisés.  Grâce 
au  Volga  et  à  la  mer  Caspienne,  elle  entretenait  des  relations  commer- 
ciales avec  les  Persans.  Les  figures  géométriques  qui  abondent  dans  l'or- 
nemenlation  russe  paraissent  devoir  être  attribuées  à  l'influence  finnoise  ; 
en  revanche,  les  motifs  qui  représentent  des  arbres,  des  fleurs,  particuliè- 
rement des  roses,  se  rattachent  à  l'influence  persane. 

J'ai  parlé  tout  à  l'heure  des  écoles  d'architecture  de  Kiev,  de  Pskov  ; 
antérieurement  à  l'apparition  de  -Moscou  sur  la  scène  du  monde,  une 
autre  école  est  apparue  à  l'est  de  cette  ville  dans  les  régions  du  J\Io3'en 
Volga  :  ses  monuments  s'élèvent  encore  aujourd'hui  à  Souzdal,  à  Peréias- 
lav  Zaliesk}^  aux  environs  de  Bogolioubovo  (gouvernement  de  Vladimir), 
à  Vladimir  sur  le  Kliazma.  Tout  en  se  conformant  aux  modèles  byzan- 
tins, ils  ont  subi  l'influence  du  style  lombard.  Cette  influence  se  reconnaît 
surtout  dans  la  forme  des  portails,  dans  les  sculptures  en  ronde  bosse  des 
murailles  qui  représentent  des  figures  humaines,  des  animaux  fantas- 
tiques. Elle  se  combine  sur  certains  monuments,  par  exemple  sur  la  façade 
de  l'église  Saint-Georges,  à  louriev-Polsky  fgouverntMnent  de  A'iadimir' 
avec  l'ornementation  pittoresque  des  peuples  du  Caucase. 

Les  rapports  des  princes  russes  avec  cette  région  lointaine  étaient  en 
ce  temps-là  plus  fréquents  que  nous  ne  l'imaginons.  Le  fils  d'André  de 
Bogolioubovo,  le  prince  (Georges  II  11212-1228),  avait  épousé  une  prin- 
cesse géorgienne,  et  le  prince  de  A'olynie  Iziaslav  Mstislavitch  mort  en 
II 54)  une  princesse  d'Abkhazie. 

C'est  au  type  des  églises  de  Vladimir-.Souzdal  que  se  rattache  la  pre- 
mière église  en  pierre  construite  à  Moscou  au  Xiv"  siècle  par  Ivan  Kalita, 
l'église  du  SpJS  lui    Boroii,  —  perdue   aujourd'hui  au   milieu  des  gran- 


T.'Akiii  rria'TfK  h  russr 


>9 


dioses  édifices  du  Kremlin  —  c'est-à-dire  du  Sauveur  dans  la  l''orêt. 
Cette  forêt  était  celle  qui  couvrait  la  colline  sur  laquelle  s'élève  aujour- 
d'iuii  le  Kremlin.  ]. 'église  du  Spas  lia  horoii,  comme  toutes  celles  de  cette 
région,  est  construite  en  pierre  blanche.  Or,  cette  pierre  ne  se  trouve  ni 


L'église  du  bienheureux  Basile. 


dans  la  province  de  Moscou,  ni  dans  celle  de  Vladimir-Souzdal.  KUe  a  dû 
être  apportée  par  la  voie  fluviale  de  la  Bulgarie  russe  située  sur  le  \'olga 
inférieur,  —  ne  pas  confondre  avec  la  Ikdgarie  du  Danube. 

Ce  sont  des  ouvriers  de  Pskov  qui,  en  1484  sous  le  règne  d'Ivan  III.  ont 

commencé  à  construire  la  première  cathédrale  de  Moscou.  (Nous  n'avons, 

nous,  qu'une  cathédrale  par  diocèse,  mais  l'église  russe  admet  volontiers 


20  MOSCOU 

le  cumul).  Ivan-Kalita  (1328-1340)  avait  érigé  l'église  de  l'Assomption 
ou.  pour  parler  comme  les  orthodoxes,  de  la  Dormition  de  la  Vierge.  Les 
catholiques  se  représentent  la  Vierge  sous  la  figure  d'une  jeune  et  belle 
femme,  s'élevant  dans  les  cieux  entourée  des  anges  et  des  chéruljins  ;  les 
Grecs  orthodoxes  la  figurent  sous  les  traits  d'une  vénérable  vieille  cou- 
chée et  s'endormant  d'un  sommeil  paisible  au  milieu  des  Apôtres.  Cette 
première  église  était  petite,  fort  mal  construite  et  menaçait  ruine.  Hn  1472, 
le  métropolitain  Philippe  confia  à  deux  architectes  indigènes  Krivtsov  et 
3h'chkine  le  soin  de  construire  un  nouveau  temple  sur  le  modèle  de 
l'Assomption  de  Vladimir,  qui  représentait  alors  pour  les  Russes  le  tvpe 
classique  de  la  cathédrale. 

En  ce  temps-là,  les  Moscovites,  plus  habitués  à  manier  le  bois  que 
la  pierre,  ne  savaient  pas  encore  bien  faire  le  ciment.  Les  murs  s'écrou- 
lèrent —  heureusement  avant  qu'on  fût  arrivé  à  la  hauteur  de  la  voûte. 
Des  experts  amenés  de  Pskov  constatèrent  la  mauvaise  qualité  du  ciment 
et  l'on  se  remit  à  l'œuvre. 

Désespéré  de  ces  lenteurs  Ivan  III,  probablement  sur  le  conseil  de  la 
tsarine  Sophie  Paléologue  qui  avait  été  élevée  en  Italie,  se  résolut  à 
chercher  des  architectes  dans  ce  pays.  Il  expédia  à  Venise  un  certain 
Tolbousine  qui  ramena  avec  lui  le  maître  Aristote  Fioraventi,  originaire 
de  Bologne.  Fioraventi  était  accompagné  de  son  fils  André  et  de  son  élève 
Pietro.  Il  commença  par  jeter  à  terre  l'église  commencée,  puis  se  fit 
envoyer  à  Vladimir  pour  étudier  le  plan  de  la  cathédrale  qu'il  devait 
imiter.  De  retour  à  Moscou,  il  installa  une  briqueterie  et  se  mit  à  l'œuvre. 
La  construction  dura  cinq  ans;  l'église  fut  achevée  en  1478  et  fit  l'admi- 
ration générale. 

Encouragé  par  ce  succès,  Ivan  III  n'eut  plus  qu'une  idée  :  celle  de 
faire  venir  des  maîtres  étrangers.  Il  s'adressa  successivement  à  l'Empe- 
reur, au  roi  de  llongrie,  à  la  République  de  Venise  pour  demander  des 
ingénieurs  militaires,  des  fondeurs,  des  artilleurs,  des  orfèvres,  des  archi- 
tectes. En  1484,  l'Italie  lui  envo3'a  l'architecte  Aleviso,  plus  connu  en 
Russie  sous  le  nom  de  Friazine.  Expliquons  ce  nom.  Friazine  représente 
une  forme  théorique  Frenzine  ;  cette  forme  est  la  transcription  de  il 
Franco,  le  Franc.  C'est  notre  nom,  plutôt  ou  celui  de  nos  ancêtres  qui 
s'est  perpétué  jusqu'à  aujourd'hui  dans  le  bassin  de  la  Méditerranée  et 
que  les  Russes  appliquaient  en  ce  temps-là  aux  Italiens.  (Voir  plus  haut, 
p.  12.)  Ce  mot  friazine  a  donné  un  adjectif  fryctjsky  ;  les  monuments  ins- 
pirés   par   le    st^de    italien   sont  dits   p'/a/sk/a:    les    vins    liquoreux   qui 


22  MOSCOU 

viennent  d'Italie    ou    de    Grèce    s'appellent  au    xvT    siècle  f n'a /skia. 

Depuis  lors,  par  suite  de  leurs  rapports  avec  les  Allemands,  les 
Russes  ont  pris,  pour  nous  désigner,  la  forme  frantioiii  dérivée  de  fraii- 
losc. 

Ce  fut  Aleviso  qui  construisit  la  cathédrale  de  l'Archange  :  on  y 
remarque  dans  l'ornementation,  notamment  dans  les  cannelures  de  la 
façade,  quelques  traces  du  st}le  italien. 

Désormais  la  voie  était  ou\erte  aux  maitres  étrangers  ;  mais  ils  ne 
pouvaient  suffire  à  toutes  les  constructions.  .V  leur  école  les  Russes 
devinrent  des  maitres  à  leur  tour. 


Le  Kremlin  vu  de  la  Moskva. 


CHAPITRE   IV 


LE   KREMLIN. 


LES   ÉGLISES. 


Et  maintenant  que  nous  voilà  orientés  dans  l'iiistoire  générale  de 
Moscou,  initiés  aux  premières  œuvres  de  Larchitecture  russe,  procédons 
à  Linventaire  et  à  l'examen  des  monuments  qui  se  dressent  autour  de 
nous.  Nous  commencerons  naturellement  par  ceux  du  Kremlin. 

On  s'imagine  chez  nous  que  J^loscou  est  de  toutes  les  villes  de  la 
Russie  la  seule  à  posséder  un  Kremlin.  C'est  une  erreur.  Krc])il  est  un 
ancien  mot  russe  qui  veut  dire  enceinte  fortifiée,  bnrg,  château.  Il  3^  a 
des  Kremlins  dans  un  grand  nombre  de  villes  russes,  à  Pskov,  à  Novgo- 
rod la  Grande,  à  Nijny-Novgorod,  à  Rostov,  à  Kazan.  Le  mot  est  propre 
à  la  Grande  Russie  et  inconnu  dans  la  Russie  méridionale  et  dans  les 
autres  pays  slaves.  Son  étymologie  fait  le  désespoir  des  philologues. 

Le  Kremlin  se  développe  sur  une  colline  qui  a  près  de  cinquante 
mètres  de  hauteur,  ce  qui,  surtout  en  Russie,  constitue  uue  situation  stra- 
tégique. Il  a  à  peu  près  la  forme  d'un  triangle  équilatéral.  Le  côté  sud 
domine  le  quai  de  la  31oskva.  L'enceinte  est  constituée  par  un  mur  en 
brique  crénelé  sur  toute  sa  longueur  et  dominé  par  vingt  et  une  tours  qui 


24  MOSCOU 

sont  surmontées  de  clochers  en  forme  de  tentes  ou  de  cônes.  Cette  forme 
qui  rappelle  les  œuvres  primitives  de  rarchitecture  en  bois  se  rencontre 
fréquemment  dans  l'architecture  russe.  La  muraille  a  près  de  deux  kilo- 
mètres de  tour  ;  l'église  et  le  trône,  l'armée  et  la  justice  se  trouvent 
représentés  par  une  série  de  somptueux  édifices  dans  cette  enceinte  qui 
revêt  aux  yeux  du  patriote  russe  une  sorte  de  caractère  sacré.  «  Au-des- 
sus de  .Moscou,  il  n'y  a  que  le  Kremlin,  au-dessus  du  Kremlin,  il  n'y  a 
que  le  ciel  »,  dit  un  proverbe  russe.  Cinq  portes  font  communiquer  l'en- 
ceinte crénelée  avec  l'extérieur.  Trois  ont  reçu  des  noms  empruntés  à 
la  langue  de  l'Eglise  :  la  porte  du  Sauveur,  la  porte  de  la  Trinité,  la 
porte  Saint-Nicolas  ;  deux  ont  des  dc^nominations  historiques  :  la  porte 
Boro\'itskaya  de  même  que  l'église  de  Spas  na  Borou  rappelle  les  bois  qui 
existaient  jadis  sur  la  colline  '  ;  c'est  par  elle  que  Napoléon  entra  dans  le 
Kremlin;  la  porte  Taïnitskaïa  (porte  du  secret)  rappelle  qu'une  issue 
secrète  existait  jadis  en  cet  endroit. 

Ces  portes  sont  chacune  surmontées  d'un  clocher  qui  les  signale  de  loin 
à  l'attention  et  leur  prête  une  physionomie  particulière.  Celui  qui  s'élève 
au-dessus  de  la  porte  dite  du  .Sauveur,  rappelle  les  flèches  des  églises 
gothiques  et  atteint  une  hauteur  de  ('>2  mètres.  Au  sommet  se  dresse 
l'aigle  bicéphale.  Les  origines  de  ce  monument  remontent  au  XV  siècle. 
Au-dessus  de  l'entrée  du  côté  de  la  Place  Rouge,  est  placée  une  image  du 
Sauveur  qui,  en  1^147.  fut  rapportée  de  Smolensk  par  le  tsar  Alexis 
Mikhaïlovitch.  Une  lampe  éternellement  alhim(''e  brûle  devant  l'image 
sacrée.  La  Russie  orthodoxe  garde  précieusement  les  antiques  usages. 
Alexis  Mikha'ilovitch  avait  ordonné  que  nul  ne  passerait  sans  se  décou- 
vrir sous  la  porte  désormais  consacrée.  Cette  prescription  est  encore 
aujourd'hui  fidèlement  observée.  Un  agent  de  police  en  faction  se  charge 
de  la  rappeler  aux  étrangers  qui  l'ignorent. 

La  porte  Saint-Nicolas  comme  la  porte  du  Sauveur  donne  sur  la  place 
Rouge.  Elle  doit  son  nom  à  une  image  de  saint  Nicolas  le  thaumaturge. 
Le  clocher  qui  la  surmonte,  exécuté  d'après  l'ordre  de  l'empereur  Nico- 
las l",  est  la  reproduction  exacte  du  clocher  de  l'église  Sainte-31arie  de 
Stargarden  Prusse.  Une  inscription  gravée  sous  le  règne  d'Alexandre  1° 
rappelle  que  lorsque  les  Erançais  en  quittant  Moscou  essayèrent  de  faire 
sauterie  Kremlin,  l'image  miraculeuse  et  la  lampe  qui  brûlait  devant  elle 
demeurèrent  intactes. 

'  Jiiir  veut  dire  bois. 


LE    KKICMI.IX.  I.1-:S    KGI.ISI'S  25 

(c  O  Kremlin,  chante  le  poète  Joukovsky,  nous  baisons  avec  attendrisse- 
ment la  poussière  paternelle.  Regardez  1  sur  ces  murs  une  vengeance 
désespérée  a  laissé  une  trace  noire.  L'ennemi  dans  sa  fureur  insensée  vou- 
lait cliàtier  la  pierre  :  d'une  main  tremblante,  il  jeta  la  flamme  sur  elle. 


La  Porte  du  Sauveur. 

Que   le    Kremlin   périsse,    s'écria  le  misérable.    xMais    le   Kremlin  sauvé 
demeure.  » 

L'intérieur  du  Kremlin  n'a  point  de  rues  ;  il  se  divise  en  quatre  places  : 
place  du  Tsar,  place  de  la  Parade,  place  du  Château,  place  du  Sénat. 
Autour  de  ces  places  se  développe  sans  symétrie  tout  un  ensemble  d'édi- 
fices anciens  et  modernes,  religieux,  civils  et  militaires. 


Commençons  notre  visite  par  les  édifices  religieux. 


26 


MOSCOU 


En  entrant  par  la  porte  du  Sauveur,  nous  passons  d'abord  devant 
le  couvent  de  l'Ascension  qui  fut  fondé  en  1389,  mais  qui  sous  sa 
forme  actuelle  date  du  xviir  siècle,  devant  l'église  Sainte- Catherine 
construite  en   1S17  dans  le  style  pseudo-gothique,  toute  badigeonnée  de 


Le  Couvent  de  l'Ascension. 


bleu  et  qui  détonne  par  son  aspect  général  au  milieu  des  sévères  cathé- 
drales byzantines. 

Le  début  du  xix'  siècle  a  vu  se  commettre  beaucoup  de  fautes  de  goût 
et  d'anachronismes. 

L'église  pseudo-gothique  du  Kremlin  fait  pendant  au  groupe  pseudo- 
classique de  la  Place  Rouge  dont  nous  parlerons  tout  à  l'heure. 

Dans  une  cour  intérieure  du  couvent  s'élève,  surmontée  des  cinq  cou- 
poles traditionnelles,  la  cathédrale  de  l'Ascension.  Elle  renferme  les  tom- 
beaux  de     trente-huit  grandes   princesses,   tsarines,  princesses   dont  la 


KKl'.IMl.l  N 


I.ICS    K(.  I.ISKS 


derni('re  en  date  est  .Nathalie  Alexievna, 
sœur  d(j  Pierre  le  Grand,  morte  en  i72<S. 
L'Eglise  russe  interdisant  l'emjîloi  de 
sculpture,  ces  tombes  sont  toutes  d'un 
modèle  uniforme  ;  elles  affectent  la  forme 
d'un  cercueil  et  ne  se  distinguent  que  par 
les  inscriptions  cjui  les  accompagnent. 
Un  drap  rouge  jeté  sur  elles  en  est  la 
seule  parure. 

Dans  une  autre  cour  du  couvent 
Vosnesensky  nous  rencontrons  une 
église  à  deux  étages,  l'église  Saint- 
.Aiichel.  L'I'.glise  russe  interdit  les  sta- 
tues, mais  elle  tolère  les  bas-reliefs  : 
l'église  Saint-jMichel  porte  un  bas-relief 
représentant  saint  Georges  terrassant  le 
dragon.  Le  saint  légendaire  joue  un 
grand  rôle  en  Russie  ;  il  est  le  patron 
de  Moscou  et  figure  dans  les  armes  de  la 
ville;  il  a  donné  son  nom  à  l'ordre  mili- 
taire qui  récomi^ense  les  actes  de  bra- 
voure. Il  a  même,  d'une  façon  indirecte, 
servi  de  parrain  à  l'une  des  monnaies  les 
plus  usitées  en  Russie,  le  kopek.  Voici 
comment  :  au  temps  jadis  cette  monnaie 
était  frappée  à  l'effigie  de  saint  Georges  ; 
or  saint  Georges  terrasse  ce  dragon  avec 
une  lance,  kopié.  Cette  lance  donna 
son  nom  au  sou  russe  qui  fut  nommé 
Ko  p  II- il;  a. 

A  gauche  de  l'iconostase  on  vénère 
l'image  miraculeuse  de  la  Vierge  de 
Kazan.  Cette  image  si  célèbre  dans  toute 
la  Russie  est  conservée  au  monastère 
Bogoroditsky,  autrement  dit  de  la  Mère 
de  Dieu  à  Kazan.  Elle  apparut  dans  cette 
ville  en  157g  à  une  fillette  de  dix  ans, 
la  jeune  JMatrona.  La  mère  de  Dieu  la  fit 
apparaître  en    songe   à   cette   enfant   et 


28  M  os  cor 

lui  ordonna  d'aller  dire  à  Tarchevêque  et  aux  généraux  d'arracher  son 
image  aux  entrailles  de  la  terre  où  elle  était  ensevelie.  La  jeune  fille 
confia  d'abord  le  secret  de  cette  apparition  à  sa  mère  qui  refusa  de  la 
croire.  Mais  une  après-midi  que  .Malrona  dormait  dans  sa  maison,  elle  se 
trouva  tout  à  coup  dans  la  cour  et  l'image  de  la  très  sainte  mère  de  Dieu 
lui  apparut,  cette  fois  au  milieu  des  flammes.  Une  voix  effroyable  se  fit 
entendre  au  milieu  des  flammes  et  dit  à  la  jeune  fille  :  «  Si  tu  ne  répètes 
pas  mes  paroles,  si  tu  ne  vas  pas  dire  qu'il  faut  m'arracher  aux  entrailles 
de  la  terre,  j'irai  me  manifester  ailleurs  et  tu  périras  misérable.  "  La  jeune 
fille  eut  grand  peur  ;  elle  tomba  évanouie  et  dès  qu'elle  eut  repris  con- 
naissance, elle  se  décida  à  rapporter  le  récit  de  l'apparition  à  sa  mère  qui 
le  communiqua  à  l'évêque  et  aux  chefs  militaires;  on  refusa  de  la  croire. 
La  mère  se  mit  alors  à  creuser  à  l'endroit  indiqué  et  elle  ne  trouva 
rien;  l'enfant  prit  la  pioche  et  ne  tarda  point  à  découvrir  l'image.  Elle 
resplendissait  merveilleusement  comme  si  elle  était  à  l'instant  même 
sortie  des  mains  du  peintre.  Le  peuple  accourut;  la  nouvelle  de  la  mer- 
veilleuse découverte  parvint  jusqu'à  l'évêque.  Il  ordonna  de  porter 
l'image  en  procession  à  l'église  Saint-Nicolas  et  y  célébra  un  service 
solennel.  Depuis  ce  temps  l'image  fut  en  grande  vénération  non  seule- 
ment à  Kazan,  mais  dans  toute  la  Russie.  Le  tsar  Ivan  le  Terrible 
ordonna  de  construire  une  église  et  un  monastère  de  femmes  à  Kazan, 
sous  l'invocation  de  la  mère  de  Dieu  ;  la  jeune  i^latrona  entra  dans  ce 
monastère  sous  le  nom  de  Mavra.  Sa  mère  se  fit  aussi  religieuse. 

Voici  maintenant  un  monastère  cjui,  lui.  est  occupé  par  des  hommes. 
C'est  le  Monastère  des  Miracles  [Tclioiuhrc  \\  il  remonte  au  XIV'  siècle.  Il 
a  servi  pendant  quelque  temps  de  résidence  aux  métropolitains  de 
Moscou.  11  a  compté  parmi  ses  moines  le  faux  Dmitri  sous  le  nom  de 
drégoire.  Le  Boris  Gtahuniov  de  Pouchkine  s'ouvre  par  une  scène  fort 
belle  qui  se  passe  dans  une  cellule  de  ce  monastère,  entre  le  vieux  moine 
annaliste  Pimène  et  le  bouillant  novice  qui  va  bientôt  de\enir  l'aventu- 
rier couronné.  C'est  au  Couvent  des  .^liracles  c[ue  Pierre  le  Grand  a  été 
baptisé.  Il  possède  deux  églises  et  un  cimetière  où,  à  côté  d'une  foule  de 
saints  personnages,  repose  Ediger  ."^lahmet  prince  tatar  de  Kazan  qui, 
après  la  prise  de  cette  ville  par  Ivan  le  Terrible,  embrassa  le  chri^tia- 
nisme,  épousa  une  Koutouzov,  défendit  la  Russie  contre  ses  anciens 
compatriotes  les  Tatars  et  mourut  pieusement  à  Moscou.  La  Russie  a 
toujours  su  exercer  sur  les  peuples  allogènes  une  prodigieuse  puissance 
d'assimilation.  Là  est  un  des  secrets  de  sa  force. 


T,K    KRI'Mr.lX. 


LKS    KG  1,1  SIC  S 


29 


Nous  nous  étions  placés  tout  à  l'heure  au  sommet  de  la  tour  d'Tvan 
Veliky,  autrement  dit  Jean  le  (irand.  Ce  Jean  ledrand  est  saint  Jean 
Climaque  dont  l'église  est  surmontée  par  le  clorher  qui  domine  tout 
l'ensemljle  du  Kremlin,  l-'lle  est  accolée  à  une  autre  église  placée  sous 
le  vocable  de  Saint-Nicolas.  La  tour  en  elle-même  est  peu  intéressante  au 
point  de  vue  architectural.  Klle  ne  date  que  du  xvii"  siècle  et  fut  l'u-uvre 
d'un    architecte  étranger    "Wilke.    On    l'a    comparée     à   une    lorgnette 


La  Tour  d'Ivan  le  Grand.  Le  tsar  kolokol.  Le  tsar  pouchka. 


marine  déployée.  C'est  avec  l'église  du  .Sauveur  le  plus  haut  édifice  de 
Moscou.  Elle  mesure  97  mètres.  Elle  abrite  à  ses  différents  étages  une 
trentaine  de  cloches  dont  la  plus  lourde  pèserait  4.000  pouds,  soit  plus  de 
62.000  kilos.  Elle  a  été  fondue  avec  le  métal  des  cloches  antérieures  qui 
furent  relevées  des  décombres  après  l'incendie  de  iS  12.  Elle  porte  sur  ses 
flancs  une  inscription  commémorative.  Elle  est  ornée  des  portraits  de 
l'empereur  Alexandre  I"  et  de  sa  femme  l'im  pératrice  h'iisabeth  xVlexievna . 
de  sa  mère  JMarie  Alexievna  et  de  ses  deux  frères.  C'est  elle  qui  dans 
la  nuit  de  Pâques  annonce  aux  fidèles  la  résurrection  du  Christ.  Dès 
qu'elle  se  fait  entendre,  le  canon  lui  répond  par  une  salve  de  cent  un  coups 
et  toutes  les  cloches  de  3Ioscou  se  mettent  en  branle  à  la  fois.  Les  fidèles 
qui  s'étaient  groupés  autour  du  clocher  tenant  en  main  les   cierges  allu- 


30 


MOSCOU 


mes  se  précipitent  dans  les  églises.  Parmi  les  cloches  secondaires  il  en 
est  une  qui  rappelle  une  tragique  histoire.  C'est  celle  du  vetché  ou 
conseil  municipal  de  Novgorod  la  (irande.  Quand  l'antique  république  fut 
définitivement  détruite  par  Ivan  le  Terrible,  la  cloche  municipale  qui 
symbolisait  ses  franchises  fut  transférée  à  Moscou.  La  croi.K  qui  surmonte 
actuellement  la  tour  remplace  celle  que  les  Français  enlevèrent  en  iSi2  ; 
ils  la  croj^aient  en  or,  mais  leur  avidité  fut  cruellement  déçue. 


Une  Cour  intérieure  du  Kremlin. 


C'est  au  pied  de  la  tour  d'Ivan  le  (irand  que  l'on  proclamait  les  ukazes 
su,r  la  place  dite  Ivanovskaïa.  Une  locution  populaire  rappelle  encore 
aujourd'hui  cet  usage  :  crier  t'a  vs/oi/  hhiiiovskon'ioif,  crier  pour  toutela 
place  d'Ivan,  de  façon  à  être  entendu  de  tout  le  inonde,  autrement  dit 
crier  à  pleine  gorge. 

Au  deuxième  étage  de  la  tour  d'Ivan  le  (irand  est  conservé  le  trésor  des 
patriarches.  Le  visiteur  a  rarement  rencontré  un  pareil  ensemble  de 
costumes  sacerdotaux  aussi  richement  garnis  de  perles  et  de  pierres  pré- 
cieuses. Les  trésors  tles  églises  russes  ont  été  jusqu'ici  épargnés  par  les 
révolutions.  Le  jour  où  quelque  entreprise  patriotique  exigerait  des 
ressources  e.Ktraordinaires,  la  Russie  trouverait  dans  ces  trésors  religieux 
des  richesses  inattendues.  Parmi  les  objets  intéressants  de  cette  collec- 
tion je  signalerai   simplement    un  calice    qui    suivant    la  tradition   serait 


I.IC    K  K  IvM  1.1  X.    —   T.KS    l'GI.ISES 


3' 


originaire  de  Constantinople  et  aurait  été  apporté    à   Kiev  en  gS8,    lors 
de  la  conversion  du  prince  Madimir. 


Au  pied  de  la  tour  d'Ivan  le  Grand  s'étend  la  place  dite  des  Cathé- 
drales. L'orthodoxie  russe  multiplie  les  cathédrales  non  seulement  dans 
le  même    diocèse,    mais    dans  la   même    ville,  dans   le   même  quartier. 


32  MOSCOU 

Voici  à  notre  droite  la  cathédrale  de  l'Assomption,  à  notre  gauche  celle 
de  l'Archange,  en  face  de  nous  celle  de  l'Annonciation.  A\ant  d'entrer 
dans  ces  sanctuaires,  jetons  un  coup  d'oi-il  sur  la  reine  des  cloches,  le  tsar 
kolokol. 

C'est  bien  en  effet  la  reine  des  cloches,  non  seulement  de  la  Russie, 
mais  je  crois  du  monde  entier.  Elle  a  sept  mètres  de  hauteur,  vingt  mètres 
de  large;  on  a  calculé  qu'elle  pouvait  loger  deux  cents  hommes.  On 
évalue  son  poids  à  1.327  pouds,  soit  20Q.g24  kilos.  Elle  fut  fondue  en 
1733  sous  le  règne  d'Anna  Ivanovna.  VA\e  était  tellement  lourde  qu'on  ne 
put  réussir  à  la  dresser  sur  l'échafaudage  qui  devait  permettre  de  la 
suspendre;  la  charpente  se  brisa  sous  le  poids  colossal.  La  cloche 
tomba;  un  éclat  s'en  détacha:  il  est  là  devant  nous  dressé  contre  le 
piédestal  qui  supporte  le  géant.  Ce  fragment  n'a  pas  moins  de  deux 
mètres  de  longueur  et  pèse  à  lui  seul  onze  mille  kilos.  On  désespéra  de 
pouvoir  jamais  relever  le  monstrueux  engin  et  on  l'abandonna.  Peu  à 
peu  il  s'enfonça  dans  le  sol.  En  1836,  l'empereur  Nicolas  s'intéressa  à  sa 
destinée  et  ce  fut  l'architecte  français  Monferrand,  le  créateur  de  Saint- 
Isaac  qui  le  dressa  sur  le  socle  de  granit  où  nous  le  vovons  encore 
aujourd'hui;  le  battant  qui  est  conservé  parait  un  peu  petit  pour  cette 
formidable  cloche. 

Entrons  maintenant  clans  la  cathédrale  de  l'Assomption.  J'ai  dit  plus 
haut  dans  quelles  circonstances  et  par  qui  elle  avait  été  construite  (voir 
p.  20).  L'impression  qu'elle  produit  est  bien  différente  de  celle  que  nous 
font  éprouver  les  grands  sanctuaires  gothiques  ou  romans  de  l'Occident. 
Nous  avons  devant  nous  un  édifice  de  proportions  fort  restreintes,  un 
culje  inégal  de  38  mètres  de  long  sur  23  de  large,  surmonté  d'une  cou- 
pole de  42  mètres  flanquée  aux  quatre  angles  de  quatre  petites  coupoles. 
En  d'autre  pays  ce  serait  une  modeste  paroisse,  ici  c'est  une  cathédrale, 
et  c'est  cette  cathédrale  qui  voit  le  couronnement  des  empereurs. 

L'église  de  l'Assomption  appartient  au  stjle  l()mbardo-b3-zantin.  I-e 
portail  est  surmonté  d'un  auvent  circulaire  et  décoré  de  fresques;  l'inté- 
rieur est  fort  sombre;  il  ne  reçoit  le  jour  que  par  des  fenêtres  fort  étroites. 
Ce  qui  nous  frappe  ici  ce  n'est  point  la  majesté  sobre  de  la  pierre  nue,  si 
impressionnante  dans  nos  sanctuaires  gothiques,  c'est  l'infinie  variété  du 
décor.  De  tous  côtés  sur  les  murailles,  sur  les  piliers,  s'enlèvent  sur  un 
fond  d'(5r  assombri  par  le  temps  des  fresques  colossales.  Un  statisticien 
a  compté  qu'elles  représentaient  deux  cents  quarante  sujets  différents  et 
deux   mille    soixante-six    personnages,  anges,   saints,  moines,  guerriers 


I.K    K  RI' M  1,1  X.    — 


;S    l'dl.ISRS 


comlnittants.  L'œil  ne  sait  où  se  reposer.  J.es  coupoles  elles-mêines  n'ont 
pas  échappé  au  décorateur.  Celle  du  centre  nous  offre  une  image  colos- 


Intérieur  de  la  Cathcdrale  de  l'Assomption. 


sale  de  Dieu  le  Père;  les  coupoles  des  quatre  angles  sont  occupées  par 
la  Vierge,  le  Dieu  des  armées,  Emmanuel  et  le  Sauveur.  .Sur  les  murailles 
se  déploient  des  épisodes  du  jugement  dernier,  de  la   vie  de  la  Mère  de 


34  MOSCOU 

Dieu  (les  Russes  ne  disent  jamais  la  Vierge),  les  sept  conciles  de  l'Kglise 
grecque;  le  long  des  quatre  piliers  montent  des  anges,  des  saints,  des 
chevaliers.  C'est  entre  ces  piliers  que  l'empereur  est  sacré.  Le  métropo- 
litain oint  de  l'huile  sainte  le  front,  les  sourcils,  le  nez,  les  lèvres,  les 
oreilles,  la  poitrine  et  les  mains  du  souverain.  Puis  l'empereur  pénètre 
dans  le  sanctuaire  par  la  porte  royale  et  communie. 

Devant  le  pilier  de  droite,  en  face  de  l'iconostase,  s'élève  l'ancien 
trône  en  pierre  du  patriarche;  devant  celui  de  gauche  le  trône  du  tsar 
Alexis  iMikhaïlovitch;  un  autre  trône  en  noyer  rejeté  dans  le  bas  côté 
de  droite  passe  pour  avoir  été  celui  de  saint  Vladimir. 

C'est  dans  la  cathédrale  de  l'Assomption  que  s'est  accompli  l'un  des 
actes  les  plus  importants  de  l'histoire  russe;  c'est  là  que  fut  élu  en 
Février  1613  le  premier  Romanov  Michel  P'edorovitch. 

Plus  petites  en  général  que  les  nôtres,  les  églises  russes  comptent 
moins  de  chapelles.  La  cathédrale  de  l'Assomption  n'en  a  que  trois.  Ce 
temple  où  l'on  couronne  les  empereurs  garde  les  dépouilles  de  neuf 
patriarches.  Rien  sauf  la  vénération  populaire  ne  révèle  la  haute  dignité 
de  ceux  qui  dorment  sous  ces  voûtes. 

Au  temps  jadis  avant  le  règne  de  Pierre  le  Grand,  la  cathédrale  de 
l'Assomption  était  le  théâtre  d'une  représentation  dramatique  qui  res- 
semblait à  nos  mystères  catholiques.  On  y  représentait  le  dernier 
dimanche  de  l'Avent  l'épisode  biblique  des  trois  enfants  dans  la  four- 
naise. Aujourd'hui,  c'est  dans  cette  cathédrale  que  s'accomplit  le  jeudi 
saint  le  rite  traditionnel  du  lavement  des  pieds. 

L'iconostase  a  été  renouvelée  en  1882  à  l'occasion  du  sacre  de 
l'empereur  Alexandre  III;  elle  est  constituée  par  une  riche  cloison 
en  vermeil  décorée  de  cinq  rangs  d'images  et  garnie  de  pierres  pré- 
cieuses. 

A  gauche  de  la  porte  royale  on  vénère  l'image  de  la  Vierge  de  Vla- 
dimir attribuée  à  saint  Luc.  Elle  avait  été  apportée  de  Kiev  à  Vladimir 
et  de  Vladimir  à  Moscou.  Les  pierreries  qui  la  garnissent  sont  évaluées 
à  près  de  huit  cent  mille  francs.  L'émeraude  qui  brille  au  front  de  la 
Vierge  vaut  plus  de  soixante-quinze  mille  francs. 

Pendant  l'invasion  de  1S12,  l'image  sacrée  quitta  Moscou  et  retourna 
à  Vladimir  d'où  elle  était  venue.  Une  autre  image  du  Sauveur  dite  à  la 
robe  d'or  —  les  vêtements  du  Sauveur  sont  tout  en  or  massif  —  est 
attribuée  à  l'empereur  Manuel  de  Constantinople,mais  elle  vient  de 
Novgorod  la  Grande  d'où  elle  fut  apportée  avec  la  cloche  du  vietché  et 


I.E    KRI'Mr.  IX.    —   LES    EGLTSRS 


35 


laiil  d'iiutres  dépouilles,  ajiii's  la  soumission  et  le  pillage  de  celte  ville 
])ar  Ivan  le  Terril^le. 

Une  autre  image  miraculeuse,  celle  de  l'Annonciation,  vient  d'Ous- 
tioug.  dans  le  gouvernement  de  Vologda.  Aussi  la  Russie  tout  entière  a 
contril)Ut''  à  enrichir  les  sanctuaires  du  Kremlin. 

Parmi  les  œuvres  d'art  que  renferme  l'église  de  l'Assomption  signa- 
lons encore  un  mont  .Sinaï  en  or  et  en  argent  offert  en  17S8  j)ar  Potem- 
kine  le  célèbre  favori  de  Catherine   II.  Il    est  surmonté  d'une  figure  de 


Le  Monastère  des  Mir.icles. 

.Moïse  tenant  les  tables  de  la  loi.  Dans  le  piédestal  qui  supporte  la  mon- 
tagne est  renfermé  un  précieux  document,  le  texte  autographe  de  l'ins- 
truction rédigée  par  Catherine  II  pour  la  Commission  chargée  d'élaborer 
un  nouveau  Code  de  lois. 

Un  évangile  conservé  dans  le  trésor  de  la  cathédrale  est  dû  à  la 
pieuse  munificence  de  la  tsarine  l^thalie  Narychkine  ;  il  est  si  grand,  si 
chargé  d'or  et  de  pierres  précieuses  que  deux  hommes  peuvent  à  peine  le 
porter.  On  estime  sa  valeur  à  près  de  trois  millions  de  francs. 


La  cérémonie  du  sacre  terminée,  le  cortège  impérial  se  dirige  vers  la 
cathédrale  voisine  de  Saint-Michel-Archange.  Cette  cathédrale  ne  diffère 
pas  au  point  de  vue  du  style  général  de  celle  de  l'Assomption.  Ce  qui  en 
fait  l'intérêt  ce  sont  les  tombes  augustes  dont  elle  est  la  gardienne.  Après 
les  pompes  du  couronnement  le   nouveau  souverain  peut  méditer  sur  le 


36  MOSCOU 

néant  des  grandeurs  humaines  devant  les  dépouilles  de  ses  prédéces- 
seurs. Les  fresques  des  parois  rappellent  leurs  souvenirs  ;  sur  les  dalles  de 
léglise  gisent  leurs  cercueils. 

Quarante  et  un  sarcophages  aussi  simples  que  ceux  des  patriarches  et 
des  tsarines  (voir  plus  haut  p.  34),  renferment  les  restes  des  anciens 
grands  princes  et  des  tsars. 

Ici  repose  le  dernier  descendant  de  Kurik,  l)niitri  assassiné  à 
Ouglitch  en  1591.  L'église  russe  l'a  mis  au  nombre  des  saints  et  le  peuple 
vient  à  certains  jours,  vénérer  ses  reliques  et  baiser  son  front  découvert. 
Ici  dort  du  dernier  sommeil  Ivan  le  Terrible,  dont  le  sarcophage  recou- 
vert d'un  drap  noir  rappelle  la  fin  édifiante.  Il  se  fit  moine  sur  son  lit 
de  mort,  voulut  être  enseveli  avec  la  robe  monastique.  Non  loin  de  lui, 
reposent  les  premiers  Romanov.  Parmi  ces  morts  illustres,  un  seul  a 
porté  le  titre  d'empereur.  C'est  Pierre  IT,  le  fils  du  malheureux  Alexis, 
né  en  17 15,  empereur  en  17^7,  décédé  à  l'âge  de  quinze  ans  en  17,30. 
Déchiffrons  lépitaphede  ce  souverain  éphémère. 

LE    TRÈS    PIKUX    ET    TRES    PUISSANT    SEIGNEUR 

PIERRE 

DEUXIÈME    EMPEREUR     DE    TOUTES    LES    RUSSIES 

N'Ë    LE    11    OCTOURE    I715. 

AYAN'T    REÇU    LE    POUVOIR    HÉRÉDITAIRE    LE    7     MAI     1727, 

SACRÉ    ET    COURONNÉ    LE    28    FÉVRIER    1728 

APRÈS    AVOIR     FAIT    ESPÉRER     A     SES    SUJETS     DE    GRANDS     BIENS    PAR    LA    VOLONTÉ    DE    DIEU 

s'est    TRANSPORTÉ    DANS    l'eMPIRE    ÉTERNEL 

EN    l"aNNÉE    I7311,    LE    18    JANVIER 

Le  seul  luxe  de  ces  tombes  austères  consiste  dans  les  lambeaux  de 
pourpre  qui  les  couvrent.  Le  tsar  Alexis  Mikhaïlovitch  pour  entretenir 
les  couvertures  des  tombes  de  ses  ancêtres  a  légué  à  la  cathédrale  une 
somme  de  3.000  roubles  et  un  village  de  1.600  âmes. 

Des  morts  illustres  ont  traversé  la  cathédrale  de  l'Archange,  sans  y 
trouver  le  repos  définitif.  Ainsi  Boris  dodounov,  après  avoir  été  enseveli 
ici  est  allé  dormir  son  dernier  sommeil  au  glorieux  monastère  de  la  Tri- 
nité. Quand  la  dépouille  mortelle  d'Alexandre  I"  mort  à  Taganrog  tra- 
versa Moscou,  elle  reposa  pendant  quelques  jours  ici  à  côté  des  restes  des 
premiers  Romanov.  Le  peuple  russe  est  profondément  religieux  ;  il  pro- 
fesse un  culte  pieux  pour  ses  souverains  décédés.  Au  temps  jadis  le  jour 
de  leur  mort,  il  venait  déposer  des  suppliques  sur  leur  cercueil. 


l.K    KRKMI.IN. 


LES    l-GLISES 


Toute  la  vie  religieuse  des  tsars  s'accomplissait  dans  Tenceinte  du 
Kremlin.  Leur  sacre  avait  pour  théâtre  la  callirdrale  de  l'Assomption  ; 
celle  de  l'Archange  gardait  leur  dépouille.  Ils  recevaient  les  sacrements  du 
baptême  et  du  mariage  dans  la  troisième  cathédrale,  celle  de  l'Annoncia- 
tion ,  Blagoviestchensky).  C'était  leur  église  paroissiale;  elle  était  ratta- 


3  B  BBD 


Le  Potiechny  Dvorets. 


chée  à  leur  palais  par  un  passage  couvert.  Les  tsarines  et  les  princesses 
qui  naguèrent  ne  se  mêlaient  point  aux  hommes  assistaient  à  la  liturgie 
du  haut  des  galeries.  Aujourd'hui  encore  la  cathédrale  garde  suspendues 
à  l'un  de  ses  piliers  les  croix  pectorales  des  augustes  personnages  qui 
sont  venus  y  faire  leurs  dévotions. 

La  cathédrale  de  l'Annonciation  est  située  sur  le  point  le  plus  élevé  du 
Kremlin;  elle  est  surmontée  de  neuf  coupoles.  Erigée  en  1397  elle  fut 
reconstruite  de  14.34  à.  1479  et  définitivement  restaurée  de  1884  à  1895. 
Elle  est  entourée  à  l'extérieur  d'une  galerie  couverte  décorée  de  fresques 
pieuses.  Le  pavé  est  un  carrelage  de  jaspe  offert  par  un  schah  de  Perse. 


38  M  O  S  C  O  U 

L'intérieur  de  l'église  a  beaucoup  souffert  de  la  brutalité  des  Français  en 
1S12;  ils  s'attaquèrent  notamment  à  une  image  de  la  mère  de  Dieu,  dite 
Vierge  du  Don  qui  avait  naguère  accompagné  Dmitri  Donskoï  dans  les 
luttes  contre  les  Tatares  en  1380  et  Boris  (iodounov  en  isqi  dans  une 
expédition  contre  ces  mêmes  Tatares.  Les  armées  russes  ont  coutume 
d'emmener  avec  elles  des  images  protectrices  et  tout  récemment  encore 
(en  1904),  nous  avons  vu  le  général  Kouropatkine  partant  pour  la  ^^land- 
chourie,  recevoir  des  mains  de  l'abbé,  au  monastère  de  Saint-Serge,  une 
image  pieuse  qui  a  déjà  accompagné  les  armées  russes  en  1654,  en  1703, 
en  1812,  en  1855,  en  1877. 

Les  Français  avaient  voulu  dépouiller  la  Vierge  du  Don  d'une  garni- 
ture métallique  qu'ils  croyaient  en  or  et  l'on  voit  encore  sur  cette 
garniture  les  traces  de  leurs  coups  de  hache. 

Ce  qui  mérite  surtout  l'attention  dans  cette  cathédrale  ce  sont  les 
fresques  extraordinaires  dont  les  murailles,  les  piliers,  les  tambours 
mêmes  des  coupoles  sont  revêtus.  Elles  groupent  dans  un  ensemble  im- 
prévu, anarchique,  je  dirai  même  tumultueux,  les  figures  des  patriarches, 
des  prophètes,  des  sibylles,  des  philosophes  grecs,  des  apôtres,  des  mar- 
tyrs en  compagnie  de  tous  les  animaux  légendaires  de  l'Ecriture,  de  la 
baleine  qui  avala  Jonas,  des  pourceaux  qui  incarnèrent  les  démons 
exorcisés  par  le  Sauveur,  des  dragons  fantastiques  à  queues  de  ser- 
pents. 

Les  sages  de  l'Antiquité  et  les  Sibylles  sont  représentés  tenant  en  main 
des  cartouches  sur  lesquels  sont  écrites  des  sentences  tirées  de  l'Ecriture 
ou  en  rapport  avec  le  caractère  du  personnage.  Aristote  dit  «  lùi  pre- 
mier lieu  Dieu,  puis  le  Verbe  et  l'Esprit  et  tous  ne  font  qu'un.  »  Une 
sibylle  :  «  Béni  soit  le  Dieu  d'Israël;  il  a  visité  son  peuple  et  a  fait  son 
salut.  »  Socrate  :  «  Aucun  mal  n'atteindra  l'homme  vertueux.  Notre  àme 
est  immortelle  ;  après  la  mort  il  y  aura  une  récompense  pour  les  bons  et  un 
châtiment  pour  les  mauvais.  »  Platon  :  «  Nous  devons  espérer  que  Dieu 
nous  enverra  du  ciel  un  maitre,  un  instituteur  pour  les  hommes.  »  On  ne 
s'attendait  guère  à  trouver  Aristote  et  Platon  dans  un  sanctuaire  du 
Kremlin.  Cette  circonstance  s'explique  probablement  par  ce  fait  que  les 
premiers  décorateurs  du  sanctuaire  étaient  des  artistes  grecs.  L'apologé- 
tique chrétienne  se  plait  d'ailleurs  à  voir  dans  les  sages  de  l'antiquité  des 
précurseurs  du  christianisme. 

A  gauche  de  la  porte  d'entrée,  Satan  lui-même  se  dresse  avec  ses 
cornes  et  ses  griffes  redoutables.  N'oubliez  pas  que  la  masse  des  fidèles 
est  encore  aujourd'hui  dans   l'état  d'âme  ou  étaient  nos  pères  avant  la 


T.K    KKmn.IX.    -    LES    ÉGLISES  39 

Réforme  et  vous  imaginerez  sans  peine  quelle  impression  la  vue  du  ten- 
tateur doit  faire  sur  les  fidèles. 

Leur  dévotion  ne  se  manifeste  pas  de  la  même  façon  que  la  nôtre. 
Chez  nous  le  croyant  s'assied  ou  s'agenouille  sur  un  prie-dieu,  et  s'absorbe 
dans  la  prière.  Ici,  point  de  sièges  ;  le  chrétien  se  tient  debout,  fait  d'in- 
nombrables signes  de  croix,  s'agenouille  sur  les  dalles  froides,  se  relève, 


La  Cathédrale  Je  l'Annonciation. 

se  prosterne  de  nouveau,  frappe  la  terre  du  front,  se  relève  et  va  baiser 
les  saintes  images.  Le  fond  de  la  croyance  est  le  même  que  chez  les 
peuples  catholiques,  la  façon  de  la  manifester  est  toute  différente. 

La  sacristie  conserve  des  reliques  insignes  de  la  Passion,  l'éponge  dont 
le  Christ  fut  abreuvé,  un  fragment  d'une  verge  dont  il  fut  battu,  des  gouttes 
de  son  précieux  sang.  Trente-deux  reliquaires  dorés  renferment  les  dé- 
pouilles des  saints.  Chaque  année,  l'avant-dernier  vendredi  du  Carême, 
ces  reliques  sont  portées  au  monastère  de  l'Assomption  ;  on  les  plonge 
dans  l'eau.  Cette  eau  sanctifiée  acquiert  des  vertus  miraculeuses  et  on  la 
distribue  aux  fidèles. 

Nous  n'achèverons  pas  notre  pèlerinage  aux  sanctuaires  du  Kremlin 
sans  aller  visiter  la  plus  ancienne  de  ses  églises,  le  Spas  lia  Boroii   (Le 


40 


MOSCOU 


Sauveur  dans  la  forêt  .  J'ai  raconté  plus  haut  son  histoire.  Elle  est  aujour- 
d'hui enclose  dans  une  cour  du  nouveau  palais,  comme  la  Sainte-Chapelle 
dans  l'enceinte  du  Palais  de  Justice.  Elle  parait  toute  humble  et  toute 
basse  au  milieu  des  somptueux  édifices  qui  l'entoure.  Sous  sa  forme  ac- 
tuelle elle  fut  achevée  en  1527;  elle  renferme  les  tombes  d'un  certain 
nomlire  de  princes  et  de  princesses. 


La  Cathédrale  de  l'Annonciation. 


Les  fresques  c^ui  ornent  ses  murailles  racontent  la  vie  de  saint  Etienne 
apôtre  des  Permiens  dont  l'église  du  Sauveur  conserve  les  reliques.  Ce 
saint  Etienne  est  l'un  de  ceux  dont  le  nom  est  le  moins  connu  en  Occi- 
dent. Au  XIV''  siècle,  il  entreprit  d'évangéliser  les  Zyrianes,  peuple  pa'ien 
du  gouvernement  actuel  de  Perm  ;  il  apprit  la  langue  zj-riane,  traduisit 
les  livres  sacrés  et  exerça  au  profit  de  l'Eglise  et  de  la  Russie  un  fructueux 
apostolat. 

Il  mourut  à  Moscou  en  1396;  ses  reliques  sont  l'olijet  d'une  vénération 
bien  méritée. 


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m- 


Le  Grand  PjLiis. 


CHAPITRE  V 


LE    KRK.MLIX.   —   LES   PALAIS 


Notre  pèlerinage  aux  sanctuaires  est  achevé.  Après  Dieu,  Tempereur. 
Visitons  maintenant  les  palais.  Nous  passons  sans  y  entrer  devant  le 
Petit  Palais  qui  date  du  xviir  siècle  et  n'offre  qu'un  médiocre  intérêt 
artistique.  Il  fut  habité  parle  grand-duc  Nicolas  qui  devint  depuis  l'empe- 
reur Nicolas  I";  il  a  vu  naître  Alexandre  II,  le  tsar  libérateur.  En  face 
de  cet  édifice  sur  la  place  de  la  Parade  s'élève  le  monument  que  la  Rus- 
sie reconnaissante  a  consacré  à  la  mémoire  de  l'Emancipateur  des  serfs. 
Il  a  été  construit  avec  les  souscriptions  de  toutes  les  villes  de  l'empire; 
c'est  assurément  l'un  des  plus  colossaux  qui  aient  jamais  été  consacrés  à 
glorifier  un  souverain.  La  statue  se  dresse  au  milieu  d'une  colonnade  qui 
l'entoure  de  trois  côtés.  La  galerie  supportée  par  seize  colonnes  de  bronze 
se  termine  par  deux  pavillons  dont  les  toits  sont  surmontés  de  l'aigle 
bicéphale.  Sur  le  plafond  de  la  galerie  se  détachent  en  mosaïque  les  por- 
traits de  trente-trois  souverains  russes, depuis  Madimir  jusqu'à  Nicolas  1". 


42 


M  O  S  C  O  U 


Ces  mosaïques  sont  dues  à  des  artistes  vénitiens.  Au  milieu  de  ce  cadre 
grandiose  se  dresse  un  baldaquin  haut  de  trente-six  mètres  surmonté  de 
ce  toit  en  forme  de  tente  ou  de  pyramide  transmis  par  les  premiers  édi- 
iices  en  bois  à  l'architecture  moscovite.  Ce  baldaquin  abrite  la  statue 
colossale  d'Alexandre    II,   œuvre   d'Opekouchine.    liUe  repose    sur    un 


Monument  de  l'Empereur  Alexandre  II. 

piédestal  de  granit  rose.  Le  souverain  est  en  grand  uniforme,  le  front 
couronné  du  diadème,  le  sceptre  dans  la  main  gauclie  ;  la  main  droite  est 
étendue  comme  pour  liénir  les  générations  à  venir.  L"enseml)le  est  gran- 
diose et  majestueux. 


Arrivons  maintenant  au  lirand  Palais.  Il  représente  un  ensemble 
de  constructions  tout  à  fait  irrégulier,  absolument  symétrique.  Un  coup 
d'oeil  jeté  sur  le  plan  permet  seul  de  s'en  faire  une  idée.  Les  diverses  par- 
ties ont  été  rattachées  l'une  à  l'autre  sans  aucun  souci  de  l'harmonie.  Le 
bâtiment  principal  est  orienté  vers  le  sud  et  regarde  la  Moskva.  Il  fut 
construit  sur  l'ordre  de  l'empereur  Nicolas  de  1838  à  1849. 


LK    KKKMl.IX.   —   LES     PALAIS  15 

C'est  un  vaste  édifice  à  deux  étages.  L'étage  inférieur  un  peu  plus 
long  que  l'étage  supérieur  atteint  cent  vingt  mètres  de  longueur.  Une  cou- 
pole assez  basse  s'élève  au  centre  du  palais.  Il  a  été  construit  à  l'endroit 
même  où  était  naguère  le  Palais  d'hiver  édifié  en  1635  par  Rastrelli  et 
qu'habita  Napoléon.  Si  l'extérieur  est  en  somme  peu  intéressant,  l'inté- 
rieur en  revanche  mérite  toute  l'attention  du  touriste. 

Le  visiteur  après  avoir  pénétré  dans  le  vestibule,  trouve  en  face  de 
lui  un  magnifique  escalier  aux  marches  de  granit.  Sur  l'un  des  paliers  à 
droite,  un  grand  tableau  nous  arrête.  Il  représente  la  bataille  de  Kouli- 
kovo,  gagnée  sur  les  Tatars  par  Dmitri  Donskoï  en  1380,  —  cette  bataille 
où  figurait  la  Vierge  du  Don  que  nous  avons  vue  toute  à  l'heure.  Si  la 
journée  de  Koulikovo  ne  mit  pas  immédiatement  fin  à  la  lourde  domination 
des  Tatars,  elle  marque  du  moins  la  fin  de  leur  suprématie  militaire.  Cet 
épisode  si  glorieux,  Yvon  l'a  traité  d'une  façon  correcte,  mais  assez  froide. 

Je  dis  Yvon  ;  ne  pas  lire  Yvan  sous  prétexte  que  nous  sommes  en 
Russie,  et  s'imaginer  qu'il  s'agit  d'un  artiste  indigène.  Adolphe  Yvon 
qui  est  un  peu  oublié  aujourd'hui  a  été  fort  à  la  mode  dans  la  seconde 
moitié  du  xix"  siècle.  Il  fut  l'un  des  peintres  officiels  des  batailles  de 
Naj^oléon  III;  élève  de  Paul  Delaroche,  il  avait  fait  un  séjour  en  Russie, 
sous  le  règne  de  Nicolas  I".  Sa  bataille  de  Koulikovo  date  de  i!^5o;  il 
devait  plus  tard  par  une  singulière  fantaisie  de  la  destinée  peindre  les 
batailles  de  la  guerre  de  Crimée. 

Un  peu  plus  loin  dans  le  vestibule  dont  le  plafond  est  supporté  par 
quatre  colonnes  de  marbre  blanc,  un  tableau  d'un  maître  russe  Riépine, 
représente  les  paysans  russes  rendant  hommage  à  l'empereur  Alexandrel  II 
le  pacifique,  le  grand  ami  de  la  France.  Derrière  lui  abritée  sous  son  om- 
brelle, l'impératrice  aujourd'hui  douairière  et  le  futur  empereur  Nicolas  IL 

Nous  passons  maintenant  dans  la  salle  Saint-Lieorges  qui  évoque  dans 
une  certaine  mesure  le  souvenir  des  splendeurs  de  Versailles,  mais  nous 
y  chercherions  en  vain  la  décoration  picturale  des  grands  salons  de 
Versailles.  Longue  de  61  mètres,  large  de  20  cette  grande  salle  grandiose 
est  tout  entière  consacrée  au  patron  de  l'armée  russe  dont  l'ordre  uni- 
quement conféré  pour  faits  de  guerre  répond  à  notre  médaille  militaire. 
La  voûte  de  la  salle  retombe  sur  huit  piliers  précédés  de  colonnes  torses 
dont  les  chapiteaux  sont  surmontés  de  Victoires.  Tout  ici  rappelle  des 
idées  de  guerre  et  de  conquête  : 

.....  pliirinid  morlis  imago. 


44 


MOSCOU 


Les  victoires  portent  des  boucliers  où  figurent  les  armoiries  et  les 
noms  des  provinces  conquises  parla  Russie.  Les  statues  sont  l'œuvre  du 
professeur  \'itali  ;  il  les  a  exécutées  sur  les  indications  d'un  romancier 
russe  Weltmann  ^mort  en  1870)  qui  fut  en  son  vivant  directeur  du  palais 
des  armures. 


La  s.ille  Saint-Georges  dans  le  Grand  Palais. 


Sur  les  murs  de  la  salle  Saint-Georoes  se  détachent  des  plaques  de 
marbre  blanc  où  sont  inscrits  les  noms  des  régiments  russes  qui  se  sont 
distingués  dans  les  campagnes  et  ceux  des  officiers  qui  ont  reçu  la  croix. 
Cette  salle  est  la  salle  d'honneur,  le  Panthéon  de  l'armée  russe.  Partout 
y  apparaît  l'image  de  saint  Georges  le  Victorieux. 

Deux  coffres  de  bronze  doré,  œuvre  de  Plotnikov  renferment  les  sta- 
tuts de  l'ordre  et  les  registres  où  sont  inscrits  les  noms  des  chevaliers. 

Les  tentures  des  meubles  sont  barrées  du  ruban  de  l'ordre.  A  l'extré- 
mité de  la  salle  se  dresse  un  groupe  offert  en  1870  par  les  Cosaques  du 
Don  et  représentant  deux  des  plus  illustres  chefs  cosaques,  Ermak,  le  con- 
quérant de  la  Sibérie,  l'iatov  le  héros  de  1812. 


T.  !•:    KK  l'.MI.l  \ 


T.KS    F'AT.AIS 


45 


Les  salles  principales  du  Cirand  l'alais  sont  consacrées  à  la  n'iorificalion 
des  ordres  de  chevalerie  russe.  Nous  voici  maintenant  dans  la  salle  de 
Saint-Alexandre  Nevsky. 

L'ordre  qui  porte  ce  nom  fut  fondé  en  1725  par  l'impératrice  Cathe- 
rine I".  La  salle  qui  lui  est  consacrée  est  située  sous  la  coupole  même  du 


J.a  salle  Saint-Andrc. 


palais.  Elle  est  ornée  de  bas-reliefs  représentant  les  insignes  de  l'ordre  et 
accompagnés  des  initiales  S.  A.  (Sanctus  Alexander  .  Des  tableaux  du  pro- 
fesseur .Mùller  retracent  la  vie  de  saint  Alexandre,  né  en  1220,  mort  en 
1263,  que  la  Russie  célèbre  comme  un  de  ses  plus  illustres  guerriers  et 
vénère  comme  un  saint.  On  la  appelé  Nevsk}-  à  cause  des  défaites  i[u'il 
infligea  sur  la  Neva  aux  Livoniens  et  aux  Suédois. 

L'ordre  de  Saint-André  est  le  plus  élevé  des  ordres  russes.  .Suivant 
une  tradition,  saint  André  aurait  été  martyrisé  dans  la  Scythie,  c'est-à- 
dire  sur  le  territoire  de  la  Russie.  D'après  le  premier  chroniqueur  russe, 
le  prétendu  Nestor,  il  aurait  planté  une  croix  à  Kiev  et  prédit  la  grandeur 
future  de  cette  cité,  puis  il  serait  allé  jusquà  Novgorod  où  il  aurait  été 


46  MOSCOU 

fort  étonné  de  la  manière  dont  les  Russes  prenaient  leurs  bains  de  vapeur, 
yuoi  qu'il  en  soit  de  cette  légende,  les  Russes  se  plaisent  à  rattacher 
leurs  origines  religieuses  à  l'un  des  douze  apôtres.  Ivan  le  Terrible  dans 
ses  controverses  avec  le  jésuite  Possevino  arguait  de  cette  tradition  pour 
déclarer  que  le  christianisme  était  aussi  ancien  en  Russie  qu'en  Italie. 

C'est  en  s'inspirant  de  cette  tradition  que  Pierre  le  Grand  fonda  en 
l'honneur  du  saint  déclaré  protecteur  de  la  Russie  l'ordre  qui  porte  son 
nom.  C'est  le  premier  des  ordres  russes,  celui  qui  est  conféré  aux  souve- 
rains étrangers  et  dont  la  possession  comporte  celle  de  tous  les  autres. 
La  salle  qui  lui  est  consacrée  est  peinte  des  couleurs  bleue  et  blanche  qui 
sont  celles  de  l'ordre.  Au  fond  s'élève  un  triple  trône  érigé  à  l'occasion  du 
couronnement  de  l'empereur  Nicolas  II,  pour  le  jeune  souverain,  pour 
son  auguste  compagne  et  pour  l'impératrice  douairière.  Les  murailles 
portent  les  armoiries  des  principales  villes  de  l'empire. 

Les  salles  de  Saint-Georges,  de  Saint-André  et  de  Saint-Alexandre 
servent  aux  fêtes  qui  sont  données  à  l'occasion  du  sacre  de  l'empereur. 
Pour  se  les  représenter  dans  toute  leur  gloire  il  faut  se  les  figurer  étince- 
lantes  de  lumières,  remplies  d'une  foule  chamarrée  où  les  somptueux  uni- 
formes russes  ou  étrangers  se  mêlent  aux  toilettes  élégantes  des  femmes 
étincelantes  de  diamants  et  de  fleurs,  —  garnies  de  meubles  précieux  sur 
lesquels  resplendissent  les  insignes  impériaux  et  les  plats  d'or  ou  d'ar- 
gent sur  lesquels  les  députations  ont  apporté  le  pain  et  le  sel  aux  souve- 
rains. 

Après  avoir  traversé  la  salle  des  chevaliers-gardes,  nous  arrivons  à 
celle  de  Sainte-Catherine,  ainsi  nommée  en  l'honneur  de  l'ordre  que 
Pierre  le  Grand  fonda  en  17  14  pour  rendre  hommage  à  son  épouse  qui, 
comme  on  le  sait,  portait  ce  nom.  C'est  la  salle  de  l'Impératrice.  Elle  est 
lilanche  et  rouge.  On  y  remarque  deux  pilastres  entièrement  revêtus  de 
malachite;  elle  sert  de  salle  du  trône  à  l'Impératrice,  grande  maîtresse  de 
l'Ordre.  Sur  les  murailles  et  les  portes  s'étalent  les  insignes  de  l'ordre, 
entre  les  branches  de  la  croix  se  lisent  les  lettres  D.  S.  F.  R.  (Domine 
salvum  fac  regem). 

On  ne  s'attendait  point  à  trouver  ce  texte  latin  dans  l'enceinte  du 
Kremlin. 

Traversons  vivement  — •  si  nous  sommes  autorisés  à  les  visiter  —  les 
appartements  intérieurs  réservés  au  souverain,  la  salle  de  Saint-A'la- 
dimir,  consacrée  à  l'ordre  du  même  nom  fondé  en  1782  par  Catherine  III 


.1-    K  K  i:.MI.l.\' 


LI'S    PALAIS 


47 


traversons  le  \-eslil)ulo  et.  sortant  de  ce  ])alais  moderne,  allons  visiter  les 
antiques  palais,  la  GrdiioviLud  PaLila  et  le  Tmimiy  Dvorcts  fpalais 
à  facettes,  palais  du  terem). 


o 


^ 


Ces  deux  édifices  nous  reportent  de  trois  siècles  en  arrière  à  Tépoque 
où  Moscou  était  encore  la  capitale  du  monde  russe,  où  ses  tsars  menaient 
la  vie  de  cour  telle  qu'on  la  comprenait  alors,  y  recevaient  en  grande 
pompe  les  ambassadeurs  étrangers,  tout  étonnés  du  milieu  nouveau  où 


48 


MOSCOl' 


leurs  fonctions  les  avaient  appelés,  fort  embarrassés  de  décider  si  ces 
Moscovites  à  long'ue  rol^e  et  à  grande  barbe  étaient  des  Asiatiques  ou  des 
Européens. 

Le  palais  à  facettes  est  ainsi  nommé  à  cause  de  la  forme  des  pierres 
de  la  façade.  Il  a  été  construit  en  style  toscan,  tout  en  bossage,  comme 
le  palais  Pitti  de  Florence  ou  notre  palais  du  Luxembourg.  Ce  détail  avait 
vivement  frappé  le  populaire,  plus  habitué  à  l'architecture  de  bois  qu'à 
celle  de  granit.  Les  architectes  furent  deux  de  ces  maîtres  italiens  dont 
nous  avons  déjà  parlé  (voir  chapitre  ni),  Marco  Ruffo  et  Petro  Antonio. 
Une  inscription  nous  rappelle  qu'il  fut  érigé  en  i486  sous  le  règne 
d'Ivan  III,  une  autre  qu'il  a  été  restauré  en  1847  sous  le  règne  de  Nico- 
las I".  Une  dernière  restauration  a  été  effectuée  en  1882  pour  le  sacre 
d'Alexandre  III. 

Ce  c[u'il  X  a  surtout  tl'intéressant  dans  la  Granovitaïa  palata,  c'est  la 
grande  salle  de  réception  dont  la  voûte  est  soutenue  au  milieu  par  un 
lourd  i)ilier  carré.  C'était  la  salle  du  trône,  la  salle  d'audience  des 
anciens  tsars.  Les  murailles  et  les  voûtes  sont  recouvertes  de  peintures 
modernes  qui  représentent  îles  épisodes  de  l'histoire  religieuse  de  la 
Russie. 

C'est  dans  cette  salle  que  le  souverain  prend  son  premier  repas  après 
le  sacre.  Le  pilier  central  est  entouré  d'étagères  sur  lesquelles  resplen- 
dissent les  trésors  de  la  vaisselle  impériale.  Le  menu  de  ce  festin  n'est 
pas  aussi  somptueux  que  la  fantaisie  de  nos  gastronomes  se  plairait  à 
l'imaginer.   11  est  rédigé  avec  une  simplicité  toute  Spartiate. 

Voici  à  titre  de  curiosité  le  menu  du  souper  du  23  mai  iS,S3  (sacre  de 
l'empereur  Alexandre  III;  et  celui  du  souper  du  j;,  mai  i8q()  (sacre  de 
l'empereur  Nicolas  II. 

Nous  donnons  ici  et  plus  loin  la  reproduction  de  ces  deux  menus, 
qui  sont  des  documents  artistiques. 


SOUPER   DU    23    MAI    1883 

Po/age  .iiix  7V;7('S 
Siiliiiis  Je  (jihicr 

CÔlclfttcs    J'Al^llCdll    ,1 IIX  pllill/(-S 

Eiilreiiicts  JiiiiiJs 


MENU   DU   23    MAI    1896 


('iiiisi)iiniir  à  /il  Liioilliis 

Petits  Pdtcx 

CliiriiJ-Priiiil  lie  Gelinottes  à  la  Sonvarov 

Poulets  à  lei  Broche 

Salade 

Asperges  en  l'raiielies 

Glaees 

Dessert 


l.K    KKKMLIN.   —  T.KS   PALAIS 


49 


rf-e.  ,fo.,,„r..  x>'.r..-;  ,„ , , 


Menu  du  23  mai  1896. 


Un  trône  est  dressé  sous  un  somptueux  et  lourd  baldaquin.  Au-dessus 
de  la  porte  d'entrée,  à  gauche,  une   tribune   est  destinée  à   recevoir  les 

4 


5'-' 


MOSCOU 


musiciens,  à  droite  une  fenêtre  éclaire  le  tahiik,  l'appartement  secret 
d'où  les  princesses  venaient  naguère  contempler  les  fêtes  auxquelles  la 
rigoureuse  étiquette  moscovite  ne  les  admettait  pas. 

J'ai  étudié  ailleurs  (voir  Russes  et  Slaves,  i"  série,  Paris,  iSgo")  la  con- 
dition de  la  femme  russe  avant  Pierre  le  Grand  et  je  ne  puis  c^ue  renvoyer 
le  lecteur  à  des  pages  que  je  ne  saurais  reproduire  ici. 


Le  P.ilais  du  Terem. 


Il  ne  saurait  mieux  se  faire  une  idée  de  la  vie  des  tsars  et  des  tsarines 
russes  au  temps  jadis  qu'en  visitant  le  terem. 

Bien  que  le  mot  rime  avec  tiareiii  et  que  —  à  certains  points  de  vue 
• —  il  évoque  des  idées  analogues,  il  n'est  point,  comme  on  le  croit  trop 
\'olontiers,  d'origine  orientale.  Il  se  rattache  à  un  mot  grec  de  la  langue 
classique  importé  en  Russie  par  suite  des  nombreuses  relations  avec  la 
Grèce  byzantine  :  -:£0£;j.vov,  toit,  par  suite  maison,  demeure.  On  a  essayé 
de  traduire  le  mot  terem  par  belvédère  :  le  plus  simple  est  je  crois  de 
le  garder  tel  c^u'il  est. 

Le  style  de  ce  palais,  dont  les  divers  étages  sont  en  retrait  les  uns 
sur  les  autres,  rappelle  celui  des  anciens  édifices  de  bois.  Il  fut  construit 
en  1636  par  le  premier  des  Romanov.  Il  a  été  restauré  sous  le  règne  de 
l'empereur  Nicolas  par  les  architectes  Solntsev  et  Gerasimov.  C'est  de 


I.K    KRF.Ml.IN.  —  LES   PALAIS 


SI 


tous  les  édifices  du  Kremlin,  a\cc  la  (iranovitaïa  Palata  elles  cathédrales, 
celui  qui  donne  le  mieux  Timpression  du  temps  passé.  En  entrant  dans 


ces  salles  surchargées  de  peintures  b3'zantines,  ornées  de  meubles 
antiques,  à  peine  éclairées  par  des  fenêtres  étroites,  on  est  tout-  étonné  de 
ne  pas  se  trouver  en  tête  à  tête  avec  Alexis  Mikhaïlovitch,  avec  le  jeune 


52  MOSCOU 

Pierre  ou  sa  sœur  Sophie  ou  l'infortuné  cesarevitch  Alexis,  le  dernier 
hôte  de  ce  palais  condamné  et  de  ne  pas  entendre  résonner  sur  la  place 
Rouge  les  cris  des  stricltsy  révoltés. 

La  salle  à  manger  est  le  réfectoire  d'un  couvent  ;  la  chambre  à  coucher 
du  tsar  est  une  cellule  monastique  ;  la  salle  du  trône,  c'est  la  salle  capi- 
tulaire  où  le  siège  du  souverain  remplace  le  fauteuil  de  l'abbé.  Dans  cette 
salle  on  conserve  encore  un  coffre  de  bronze  où  le  tsar  recueillait  les  sup- 
pliques des  solliciteurs. 

Entre  cette  gothique  résidence  et  le  grand  palais  moderne  dont  nous 
admirions  tout  à  l'heure  les  splendeurs,  il  me  semble  reconnaître  le  con- 
traste brutal  dont  est  frappé  le  vo3'ageur  qui  la  veille  a  quitté  Pétersbourg 
et  qui  se  trouve  le  lendemain  brusquement  transporté  dans  l'enceinte 
du  Kremlin. 

En  passant  du  terem  au  Palais  des  Armures,  nous  nous  retrouvons 
dans  un  édifice  moderne,  mais  tout  rempli  des  trésors  et  des  souvenirs 
du  passé.  Le  monument  a  été  construit  de  i84q  à  1851  ;  il  n'offre  guère 
d'intérêt.  31ais  les  collections  qu'il  renferme  sont  d'une  incomparable 
richesse.  Ce  n'est  pas  seulement,  ainsi  qu'on  pourrait  le  croire  d'après  sa 
dénomination,  un  musée  d'artillerie  analogue  à  celui  que  nous  possédons 
aux  Livalides.  C'est  un  musée  qui  —  laissant  de  côté  la  peinture  et 
la  sculpture  —  renferme  les  spécimens  d'art  les  plus  variés  et  les  plus 
précieux  objets  au  point  de  vue  historique.  Il  présente  des  produits 
des  écoles  les  plus  diverses,  des  objets  de  fabrication  russe,  persane, 
orientale,  italienne,  allemande  ;  l'industrie  allemande  est  surtout  très 
richement  représentée  par  plus  de  deux  cents  articles  provenant  de 
Nuremberg,  de  Danzig,  d'Augsbourg,  de  Leipzig,  de  Halle,  de  Dresde, 
de  Rostoc!:,  de  Lubeck.  Les  Allemands  sont  venus  ici  étudier  l'his- 
toire de  leur  art,  de  leur  industrie  et  proclament  volontiers  que  cette 
collection  complète  à  certains  points  de  vue  les  plus  riches  de  leur  patrie. 

Ce  qui  nous  intéresse  surtout,  ce  sont  les  objets  qui  rappellent  les 
grands  épisodes,  les  types  illustres  de  l'histoire. 

Voici  un  casque  de  fabrication  italienne  donné  par  le  roi  de  Pologne 
au  tsar  Fedor  Ivanovitch.  Voici  le  drapeau  sous  lequel  le  prince  Pojarsk}' 
conduisit  en  1812  ses  compatriotes  de  Nijny-Novgorod  à  la  délivrance  de 
-Moscou  occupée  par  ces  mêmes  Polonais  dont  le  roi  fraternisait  tout  à 
l'heure  avec  un  souverain  russe.  Qu'on  me  permette  d'évoquer  ici  un  sou- 
venir personnel.  Je  visitais  en  1S72  le  musée  des  Armures  en  compa- 
gnie de  l'illustre  historien    Soloviev.  Nous  rencontrâmes  par  hasard  le 


].]■:    KRK.MLIX.    —    LKS    PALAIS 


53 


poète  Berg,  qui  était  en  ce   temps-là  l'un   des  plus  merveilleux   imjiro- 
visateurs  de  la  Russie  ; 


—  Fedor  Nicolaevitch,  demanda  l'historien,  ce  drapeau  ne  va-t-il  pas 
vous  inspirer  ? 

Le  poète  se  mit  à  improviser  avec  un  tel  feu,  un  tel  enthousiasme  que 
l'historien  tomba  en  pleurant  dans  ses  bras. 

Dans  ce  temps-là,    il  était  de  mode  de  publier  à  l'étranger  des  pam- 


54 


M  f  )  S  r  o  r 


phlets  où  l'on  démontrait  grcivement  que  les  Russes  n'étaient  pas  des 
Européens  et  que  l'idée  de  patrie  leur  était  inconnue.  Ces  fantaisies 
pseudo-ethnographiques  sont  bien  loin  de  nous  aujourd'hui. 

Sous  nos  3^eux  défilent,  au  hasard  des  vitrines,  des  armes,  des  casques 
de  souverains,  des  harnais  de  luxe,  des  trophées  de  guerre.  Voici  le  car- 
quois du  tsar  iMichel  Feodorovitch  (1632-1645).  Ainsi  l'arc  était  encore 
pour  l'aïeul  de  Pierre  le  Grand  une  arme  de  guerre.  Voici  des  armures 


ni  II  ri  111 

^  ^  ^  i;J  urU  UJ  ç^i  -,  i  :âj 

Il 1 1 1 1  II  a 


kÊ^i^'. 


Petit  p.tl.iis  du  Kremlin. 


provenant  du  champ  de  bataille  de  Poltava  (170g)  et  la  litière  dans 
laquelle  se  faisait  porter  Charles  XII,  des  drapeaux  de  l'ancienne  Pologne, 
des  bijoux  de  Pierre  le  Grand,  la  couronne  attribuée  à  Vladimir  JVlono- 
maque  dont  je  n'ai  pas  le  temps  de  discuter  ici  l'authenticité,  des  vête- 
ments des  anciens  tsars  enrichis  de  pierres  précieuses,  le  trône  géminé  sur 
lequel  s'asseyaient  Pierre  le  Grand  et  son  frère  Ivan,  la  couronne  de 
Malte  de  Paul  I"  qui  s'était  proclamé  grand  maître  de  l'ordre  célèbre 
naguère  établi  dans  cette  île,  des  harnais  somptueux,  des  lits  de  cam- 
pagne, et  notamment  celui  que  Napoléon  dut  abandonner  au  passage  de 
la  Bérézina,  des  traîneaux  luxueusement  décorés  :  parmi  eux  figure  celui 
de  l'impératrice  Elisabeth  qui  eut  l'honneur  de  porter  cette  princesse  à 
Moscou,  lors  de  son  couronnement  ;  c'est  un  véritable  wagon-lit  monté 
sur  patins  et  garni  de  tout  un  mobilier...  J'en  passe.,  et   des  meilleurs. 


LE    KRKMLIN. 


I.l'S    PALAIS 


55 


].a  visite  de  cette  merveilleuse  collection  où  l'intérêt  artistique  le  dispute 
H  l'intérêt  historique  vaut  à  elle  seule  le  voyage  de  .^Ioscou. 

Xon  loin  du  Palais  des  Armures,  nous  rencontrons  un  autre  édifice  de 
l'ancien  Kremlin,  le  Poticcluiy  Dvorets  Palais  des  Menus  plaisirs),  où 
fut.  dit-on,  élevé   Pierre  le  drand.  C'était   autrefois  la  résidence   de  la 


Le  roi  des  canons. 

famille  de  3liloslavsk\"  ;  cette  famille  a  donné  à  la  Russie  une  tsarine  Marie 
Miloslavsky,  qui  fut  la  première  épouse  du  tsar  Alexis  Mikhaïlovitch. 
La  seconde,  Nathalie  Nar3-chkine,  devait  être  la  mère  de  Pierre  le  Grand. 
Ce  palais  vit  sous  le  règne  d'Alexis  iMikhaïlovitch  les  premières  repré- 
sentations théâtrales  en  langue  russe.  Il  est  actuellement  occupé  par  le 
général  commandant  la  place  de  Moscou. 

Nous  ne  nous  attarderons  pas  à  visiter  la  caserne  du   Kremlin,  mais 
nous  devons  saluer  en  passant 


Le  lourd  canon  de  bronze  ;i  sa  porte  accroupi. 

le  tsar  Pouchka.  le  roi  des  canons,  cjui,  dans  son  genre,  fait  pendant  au 
/.s\7/-  Koliikol,  la  reine  des  cloches.  Sa  longueur  est  de  cinq  mètres  trente 


56  M  O  S  C  O  U 

centimètres,  son  calibre  d'un  mètre.  On  évalue  son  poids  à  39.000  kilo- 
grammes. Il  fut  fondu  en  1586  ;  a-t-il  rendu  de  grands  services  ?  Je  ne  sais. 
Si  le  tsar  Pouclika  se  vante  d'être  le  plus  gros  des  canons,  La  Licorne 
(Edinorog)  couchée  non  loin  de  lui  se  glorifie  d'être  le  plus  long.  Elle  ne 
date  que  du  règne  d'Alexis  Mikhaïlovitch.  Son  poids  est  de  12.000  kilo- 
grammes. 

L'enceinte  du  Kremlin  abrite  encore  l'ancienne  demeure  des  pa- 
triarches construite  en  1656  sous  le  patriarcat  de  Xicon.  Le  patriarcat 
fut  supprimé  par  Pierre  le  Grand  au  commencement  du  xviir  siècle  et 
remplacé  par  un  Conseil  suprême  de  l'Eglise,  le  Saint  Synode  présidé  par 
le  métropolitain  de  .Saint-Pétersljourg.  La  maison  patriarcale  conserve 
des  livres  sacrés,  des  ornements  ecclésiastiques  qui  méritent  l'attention 
des  curieux. 

De  son  antique  domination  spirituelle,  Moscou  a  gardé  le  privilège 
de  préparer  le  saint  chrême  (Kiev  seule  dans  tout  l'empire  partage  avec 
Moscou  cette  prérogative).  C'est  le  lundi  de  la  semaine  sainte  que  le 
métropolite  allume  sur  un  âtre  spécial  le  feu  destiné  à  faire  bouillir  dans 
des  chaudrons  d'argent  l'eau,  l'huile  et  les  aromates  nécessaires.  Pen- 
dant trois  jours  entiers  que  dure  la  fabrication  du  liquide  consacré,  des 
prêtres  lisent  sans  relâche  l'évangile;  le  soir  du  mercredi  suivant  le  saint 
chrême  est  versé  dans  les  vases  qui  doivent  le  conserver. 

Parmi  les  manuscrits  de  la  bibliothèque  patriarcale  l'un  des  plus 
intéressants  pour  l'histoire  de  l'art  est  le  Sbornik  ou  recueil  de  Sviato- 
slav,  l'un  des  plus  anciens  monuments  de  la  littérature  russe.  Ce  manus- 
crit célèbre  date  de  1073.  Il  fut  écrit  pour  un  prince  qui  régna  à  Kiev  de 
1073  à  1076. 

Il  reproduit  un  recueil  bulgare  écrit  pour  un  tsar  bulgare  Siméon.  Il 
renferme  un  certain  nombre  de  textes  profanes  ou  sacrés  sur  lesquels 
nous  n'avons  point  à  insister  ici.  Mais  ce  qui  mérite  d'arrêter  notre  atten- 
tion, ce  sont  les  miniatures  dont  il  est  enrichi  et  dont  l'une  reproduit  le 
prince  et  sa  famille. 

L'arsenal  n'offre  au  point  de  vue  monumental  aucun  intérêt.  Mais  ce 
qui  frappe  les  yeux  ce  sont  les  huit  cents  canons  couchés  au  pied  de  ses 
murailles.  Ces  canons  sont  ceux  de  la  Grande  Armée,  pris  par  les  Russes 
ou  ramassés  par  eux  dans  la  neige  des  steppes.  Le  seul  dénombrement  de 
ces  pièces  désormais  inertes  et  silencieuses  est  tout  une  page  d'épopée.  Une 
singulière  émotion  vous  étreint  à  voir  couchés    là.    sur  leur    soubasse- 


LK    KRKMF.IX.   —   LES    PALAIS 


57 


ment  de  maçonnerie,  ces  engins  de  mort  qui  ont  accompagné  l'homme  du 
Destin  à  travers  tant  de  combats!  Il  y  en  a  de  tout  calibre  et  de  toute 
nationalité;  on  compte  365  pièces  françaises,  i8g  autrichiennes,  123  prus- 
siennes, 40  napolitaines,  33  bavaroises,  i  westphalienne,  12  saxonnes, 
I  hanovrienne,  70  italiennes,  3  wurtembergeoises,  22  hollandaises,  8  espa- 
gnoles et  5  polonaises. 

En  face  de  l'Arsenal,  qui  garde  les  armes  et  les  munitions  nécessaires 
à  la  défense  de  l'Empire,  se  dresse  le  Tribunal  qui  veille  sur  la  paix 
publique.  C'était  autrefois  le  palais  du  Sénat.  L'édifice  date  de  Cathe- 
rine II.  I, 'aspect  est  un  peu  froid,  mais  l'ensemble  n'est  pas  sans  majesté 

Ainsi  le  Kremlin  par  ses  murailles,  par  ses  églises,  par  ses  palais, 
par  ses  collections,  par  tout  l'ensemble  de  ses  bâtiments  civils  et  mili- 
taires nous  présente  comme  la  synthèse  de  l'histoire  et  de  la  vie  russe  dans 
le  présent  et  dans  le  passé. 


La  reine  des  cloches  (tsar  Kolokol). 


La  place  Rouge. 


CHAPITRE     VI 


LA  PLACI':   ROUGE 


Le  Kremlin  nous  a  retenus  bien  longtemps.  Nous  en  sortons  du  côté 
Est  par  la  porte  du  Sauveur  —  non  sans  avoir  soin  d'oter  notre  chapeau 
—  et  nous  débouchons  sur  la  place  Rouge.  C'est  la  place  la  plus  vaste  et 
lai)lus  intéressante  de  iM(jscou  et  l'on  chercherait  vainement  la  ]iareilleen 
Europe.  Elle  appartient  au  quartier  appelé  Kitaï-gorod,  qui  est  lui  aussi 
entouré  d'un  mur  crénelé  et  communique  par  six  portes  avec  les  quartiers 
de  l'Est  et  du  Nord  de  Moscou.  Elle  n'a  pas  moins  de  820  mètres  de  long 
sur  ido  de  large.  VAle  a  la  forme  d'un  trapèze:  elle  est  limitée  du  côté  du 
Nord  par  le  Musée  historique,  et  le  bâtiment  de  l'hôtel  de  ville,  du  côté 
Sud  par  l'extraordinaire  église  du  bienheureux  Basile. 

«  C'est  sans  doute,  disait  d'elle  Théoiihile  dautier,  le  monument  le 
plus  original  du  monde;  il  ne  rappelle  rien  de  ce  qu'on  a  vu  et  ne  se  rat- 
tache à  aucun  style:  on  dirait  un  gigantesque  madrépore,  une  cristallisa- 


I.A    Pl.ACH    K()I-(,I-.  5,, 

lion  rdliissak',  une  i;TOtte  à  stalactites  retournées.  »  Elle  offre  à  l'œil  sur- 
pris, un  prodigieux  ensemble  de  dômes  buUieux,  côtelés,  taillés  de 
facettes  comme  des  ananas,  de  ]\\ramides  élancées  ou  accroupies,  l.a 
variété  des  couleurs  jetées  sur  les  murailles  et  sur  les  toitures,  ajoute 
encore  à  l'impression  extraordinaire  que  produit  le  monument. 

Au  xvir'  siècle,  un  vo3'ageur  hollandais  prétendait  que  cette  église 
avait  été  construite  sur  le  modèle  du  temple  de  Salomon.  D'après  une 
légende  évidemment  apocryphe,  Ivan  le  Terrible  aurait  fait  crever  les 
yeux  de  l'architecte  pour  le  mettre  hors  d'état  de  produire  jamais  un  pareil 
chef-d'œuvre. 

Avant  Pierre  le  Grand  les  Moscovites  appelaient  cette  église  Jérusa- 
lem, parce  cjue,  le  dimanche  des  Rameaux,  le  patriarche  s'y  rendait  en 
grande  pompe,  monté  sur  un  âne  que  le  tsar  conduisait  par  la  bride. 

Le  touriste  qui  pénètre  dans  l'intérieur  du  prodigieux  édifice  est  abso- 
lument déconcerté.  Au  lieu  de  se  trouver  en  présence  d'une  nef  unique 
ou  centrale,  il  s'égare  dans  un  dédale  de  chapelles  juxtaposées  ou  super- 
posées. Il  lui  faut  sans  cesse  monter  ou  descendre  à  travers  les  alvéoles 
d'une  ruche  colossale,  au  risc^ue  de  heurter  les  voûtes  qui  s'abaissent  sur 
sa  tète. 

L'histoire  de  cette  église  n'est  guère  moins  curieuse  que  sa  physio- 
nomie. 

Après  la  prise  de  Kazan  en  1556,  Ivan  le  Terrible  chez  qui  la  cruauté, 
comme  chez  notre  Louis  XI,  s'alliait  fort  bien  à  la  dévotion,  voulut  cons- 
truire un  temple  en  l'honneur  des  saints  dont  les  fêtes  avaient  vu  ses 
victoires  sur  les  Tatares  et  la  prise  de  leur  capitale.  Il  ordonna  donc  de 
construire  sept  petites  églises  en  bois  qui  seraient  groupées  auprès  d'une 
plus  grande  église  de  pierre,  non  loin  de  la  porte  dite  de  Fol,  au-dessus 
du  fossé. 

Le  tsar  fixa  lui-même  l'emplacement  de  cet  édifice  singulier.  On  savait 
qu'il  était  dangereux  de  lui  désobéir,  et  cette  circonstance  nous  explique 
pourc^uoi  le  monument  n'est  pas  construit  sur  le  terre-plein  de  la  place 
Rouge,  mais  à  son  extrémité  méridionale,  sur  la  pente  qui  dévale  vers  la 
Moskva.  L'autel  central  devait  être  consacré  à  l'Intercession  (Pokrov)  de 
la  sainte  ^^ierge.  Autour  de  lui  devaient  se  grouper  sept  autels  en  l'hon- 
neur de  la  .Sainte  Trinité,  de  l'entrée  de  Notre-Seigneur  à  Jérusalem, 
des  saints  mart3'rs  C3'prien  et  Justinien,  des  saints  patriarches  d'Alexan- 
drie :  Alexandre,  Jean  et  Paul,  du  bienheureux  Alexandre  Svirsky,  de 
saint  Grégoire,  l'illuminateur  de  l'Arménie,  du  bienheureux  Barlaam 
Khoutvnski. 


6o  MOSCOU 

A  ces  huit  sanctuaires,  les  architectes,  par  suite  d'une  inspiration 
divine,  disaient-ils,  probablement  pour  quelque  raison  d'eurythmie,  ima- 
ginèrent den  ajouter  un  neuvième.  Ils  ne  lui  assignèrent  point  de 
patron  et  laissèrent  à  Dieu  le  soin  de  le  nommer.  Vers  cette  époque  on 
apporta  de  Viatka  à  J^loscou  l'image  miraculeuse  de  saint  Nicolas  Veli- 
korietsky.  Elle  opéra  de  nombreux  miracles  et  le  tsar  et  le  métropolitain 
tombèrent  d'accord  pour  placer  sous  le  nom  de  Saint-Xicolas  l'église 
complémentaire. 

Depuis  sa  construction  l'église  de  l'Intercession  dont  Oléarius  nous  a 
laissé  une  curieuse  reproduction,  a  subi  de  nombreux  changements.  ^Vu 
xvir  siècle  elle  s'accrut  encore  de  deux  appendices,  deux  chapelles  ou 
églises  consacrées,  l'une  au  bienheureux  Basile,  l'autre  à  la  Nati\ité.  Le 
bienheureux  Basile  mort  en  1552  était  un  saint  homme  très  populaire  à 
Moscou.  Il  avait  pris  à  la  lettre  le  mot  de  l'Evangile  :  «  Bienheureux  les 
pauvres  d'esprit.  »  Il  avait  fait  l'idiot  volontaire  {ioiirodlvy)  pour  s'humi- 
lier devant  les  hommes,  se  faire  insulter  par  eux  et  mériter  ainsi  le 
royaume  du  Ciel.  On  lui  attribuait  de  nombreux  miracles.  Ivan  le  Terrible 
assista  en  personne  à  ses  funérailles  qui  furent  grandioses.  Son  nom  était 
si  populaire  qu'il  a  prévalu  sur  le  nom  même  de  la  31ère  de  Dieu. 

Telle  est  l'histoire  de  ce  temple  extraordinaire  qui  renferme  un 
conglomérat  d'églises  sans  exemple  dans  le  reste  de  l'Europe.  Quand  je 
dis  sans  e.xemple,  j'exagère.  On  me  signale  à  Bologne  l'église  San- 
Stefano  qui  constitue  elle  aussi  une  très  curieuse  agglomération  de  sept 
petites  églises,  accolées,  enchevêtrées  et  formant  comme  notre  église 
une  sorte  de  labyrinthe  des  plus  bizarres.  Mais  la  coïncidence  est  je  crois 
purement  fortuite. 

A  travers  tout  le  fouillis  des  portails,  des  coupoles,  des  clochers, 
l'œil  découvre  cependant  une  harmonie  imprévue  comme  celle  qui  jaillit 
pour  l'oreille  de  certains  accords  inattendus.  L'ensemble  de  ces  édifices 
accolés  et  superposés  s'inscrit  en  somme  dans  un  cône  où  ils  trouvent 
un  foyer  géométrique.  Une  fois  attiré  par  cette  extraordinaire  basilique, 
l'œil  ne  peut  plus  s'en  détacher. 

.\u  milieu  de  la  place  Rouge  se  développe  une  sorte  de  tribune  circu- 
laire, le  lobiioc  in/cslu,  c'est-à-dire  le  Calvaire.  Cette  place  s'appelait 
autrefois  lohny  /yiiok,  la  place  du  Calvaire  parce  que  les  condamnés  à 
mort  y  étaient  exécutés.  De  ce  lobnoe  miesto  on  proclamait  aussi  les 
ukazes  tsariens.  On  y  célébrait  des  services  solennels,  on  s'}'  réunissait 
pour  les  processions,  notamment  pour  celle  du  dimanche  des  rameaux  où 


LA  PLACE  [ROUGE 


6i 


le  tsar  conduisait  par  la  bride  l'àne  qui  portait  le  patriarche.  C'est  sur 
cette  tribune  que  le  premier  Romanov  fut  proclamé  tsar  en  1613.  C'était 
ici  le  forum  —  et  les  çyémonies  — de  l'ancienne  JMoscou. 


L  église  de  saint  B.isile  et  le  Lobnoe  micsio. 

C'est  sur  cette  place  que  périrent  les  victimes  d'Ivan  le  Terrible  et  les 
strieltsy,  massacrés  sous  les  yeux  et  par  les  mains  mêmes  de  Pierre  le 
Grand. 


A  côté  de  ce  calvaire  qui  évoque  de  si  tragiques  souvenirs,  en  face  de 
cette  église  où  les  traditions  de  l'architecture  bj-zantine  se  marient  si 
heureusement  aux  formes  fantastiques  de  l'art  oriental,  de  cette  enceinte 
crénelée,  de  ces  tours  et  de  ces  flèches  du  Kremlin  que  vient  faire  ce  couple 
de  Romains  qui  se  dresse  sur  un  piédestal  en  granit  agrémenté  de  bas- 
reliefs? 


62  MOSCOU 

Un  Romain  assis  sur  un  bloc  quelconque  —  un  tabouret  de  tragédie, 
—  la  main  gauche  appuyée  sur  un  bouclier  antique,  les  jambes  nues, 
écoute  un  autre  Romain,  debout,  la  main  droite  étendue  qui  lui  remet  un 
glaive  de  centurion.  De  c^uoi  peuvent  bien  s'entretenir  ces  deux  singuliers 
personnages,  si  étrangement  dépaj-sés  dans  ce  décor  historique'.'  L'ins- 
cription du  monument  est  ainsi  conçue  : 

AU    BOURGEOIS    MININE    ET    AL'    PRINCE   POJAR.SKY 
LA    RUS.SIE    RECOXNAIS.SAXTE 

Ce  bourgeois  et  ce  prince  sont  évidemment  très  familiers  à  l'imagi- 
nation du  Russe  qui  passe  devant  le  monument,  et  qui  n'est  pas  tenté  de 
prendre  les  deux  interlocuteurs  pour  les  deux  Gracchus.  Mais  le  visiteur 
étranger  a  besoin  d'être  renseigné. 

Le  bourgeois  Minine  était  tout  simplement  un  boucher  de  Nijny- 
Novgorod.  Boucher,  le  mot  eut  semblé  bien  trivial  sur  la  base  d'un 
monument  aussi  classique.  Cet  homme  du  peuple  apparut  pour  sauver 
la  Russie  à  une  époque  où  les  discordes  intérieures  et  les  ambitions 
étrangères  semblaient  avoir  pour  jamais  compromis  ses  destinées.  C'était 
au  début  du  xvii^  siècle.  La  race  des  Rurikovitch  s'était  éteinte  dans  la 
personne  du  tsar  Fédor  Ivanovitch.  Il  avait  eu  un  fils  Dmitri  qui  fut 
assassiné  tout  jeune  encore.  Des  aventuriers  se  présentèrent  qui  préten- 
dirent être  ce  Dmitri.  L'un  d'entre  eux  s'assura  le  concours  du  roi  de 
Pologne,  épousa  une  Polonaise,  invoqua  le  secours  des  Polonais.  Ils 
répondirent  à  son  appel  et  pénétrèrent  jusqu'à  i^loscou;  la  Russie  sem- 
blait livrée  à  l'étranger,  et  qui  pis  est  menacée  de  se  voir  convertir  à  la 
religion  catholique. 

Le  supérieur  du  monastère  de  la  Trinité,  le  grand  sanctuaire  de  la 
région  moscovite  écrivit  une  lettre  aux  fidèles  pour  les  appeler  à  la 
guerre  sainte.  Cette  lettre  arriva  à  Nijny  au  mois  de  septembre  1611. 
Le  protopope  en  donna  lecture  dans  l'église  cathédrale.  Parmi  les  assis- 
tants se  trouvait  le  staroste  (maire'  de  la  ville,  le  boucher  Kouzma 
Minine  .Soukhorouk.  Il  prit  la  parole  et  dit  tout  simplement  : 

(f  Si  nous  voulons  venir  au  secours  de  Moscou,  il  ne  faut  pas  ménager 
nos  biens;  il  ne  faut  rien  épargner;  nous  vendrons  nos  maisons,  nous 
mettrons  nos  enfants  et  nos  femmes  en  gage;  nous  reconnaîtrons  comme 
chef  celui  qui  voudra  combattre  pour  la  foi  orthodoxe.  » 

Ce  chef  il  alla  le  chercher  à  Souzdal  dans  la  personne  du  prince 
Dmitri  Mikha'ilovitch  Pojarsk}-.  Il   le   désigna  aux   Novgorodiens  et  le 


T. A   l'I.ACl 


R  O  V  G  R 


décida  ii  accepter.  Le  prince  Pojarsk}-  non  moins  pratique  que  Minine  dit 
aux  Novgorodiens  :  «  Je  suis  prêt  à  partir  sur-le-champ:  mais  choisissez 
parmi  les  marchands  quelqu'un  qui  m'aide  cjans  l'entreprise  et  qui  lève 
les  impôts  dont  j'aurai  besoin.  » 


Le  nioiuiniL'iit  de  Minine  et  de  Pojareki. 


Les  Novgorodiens  hésitaient  sur  le  choix;  ce  fut  Pojarsky  lui-même 
qui  désigna  Minine;  ses  compatriotes  le  prièrent  d'accepter;  il  n'y 
consentit  qu'après  leur  avoir  fait  signer  un  acte  par  lequel  ils  s'enga- 
geaient à  faire  tous  les  sacrifices  qu'il  exigerait  pour  la  patrie. 

Une  entreprise  si  bien  commencée  devait  réussir.  Pojarsky  délivra 
son  pays  des  Polonais,  et  le  peuple  las  des  usurpateurs  appela  au  trône 


H 


MOSCOU 


le  boïar  Romanov,  le  fondateur  de  la  d^-nastie  actuelle.  Minine  reçut  un 
titre  de  noblesse  et  devint  membre  du  Conseil  impérial. 

En  1S15,  quand  l'invasion  de  la  Russie  par  Napoléon  eut  réveillé  le 
souvenir  des  maux  qu'elle  avait  soufferts  deux  siècles  auparavant,  un  mo- 
nument fut  élevé  à  Minine  et  à  Pojarsky  sur  la  place  Rouge.  Il  est  à 
regretter  que  la  reconnaissance   nationale  ait  eu   l'idée  de  s'exprimer  à 


Vue  extérieure  des  Riad}'  avec  le  monument  de  Minine  et  de  Pojarski 


une  époque  où  l'on  avait  si  peu  le  sentiment  de  l'histoire  et  de  la  couleur 
nationale.  Le  sculpteur  3lartos  était  pourtant,  malgré  son  nom  à  physio- 
nomie hellénique,  originaire  du  gouvernement  de  Poltava;  mais  il  avait 
étudié  la  sculpture  à  l'étranger  et  il  se  conformait  au  goût  néfaste  de 
l'époque.  Ce  mauvais  goût  se  retrouve  dans  la  plupart  des  monuments 
que  la  première  moitié  du  xix"  siècle  a  érigés  en  l'honneur  des  Russes, 
en  qui  s'est  le  mieux  incarné  la  Russie.  Ce  sont  des  monuments  ridi- 
cules. Sur  une  place  d'Arkhangelsk,  le  poète  grammairien  Lomonosov 
grelotte  demi  nu,  une  lyre  à  la  main.  A  Kazan  Derjavine.  le  poète  de 
Catherine  II,  en  toge  et  les  pieds  chaussés  de  sandales  semble  attendre 
la  pendule  dont  il  devra  faire  le  disgracieux  ornement.  A  Simbirsk, 
Karamzine,  indigné  sans  doute   du   mauvais  tour  joué  à  ses  confrères, 


i.A  i'i..\(  I'.  Korci-:  65 

s'est  fait  représenter  sous  les  traits  de  Clio  jouant  de  la  trompette.  Les 
bons  moujiks  n'ont  jamais  pu  comprendre  ce  que  celte  commère  noire 
{tchcrnaia  baba)  venait  faire  dans  leur  ville. 

lin  remontant  vers  la  porte  d'Ibérie  qui  fait  communiquer  le   Kitaï- 
gorod  avec  la  ville  blanclie,  nous  rencontrons  un  certain  nombre  d'édi- 


Une  galerie  des  Ri.idy. 


fices  nouveaux  dont  le  caractère  général  est  mieux  en  rapport  avec  le  style 
du  Kremlin  et  de  Vasili  Blajenny  :  les  Galeries  commerciales  que  les 
Russes  désignent  sous  le  nom  de  RiaJv  \\es  Rangées),  le  nouvel  Hôtel 
de  Ville,  le  Musée  historique. 

Ce  que  les  Moscovites  appellent  les  Rangccs,  c'est  un  ensemble  de 
galeries  vitrées,  réservées  au  commerce,  qui  jouent  actuellement  à 
Moscou  le  rôle  que  jouaient  naguère  à  Paris  les  galeries  du  Palais- 
Royal   aujourd'hui   si   désertes,    et    les    anciens  passages  aujourd'hui  si 

5 


66  MOSCOU 

démodés.  Ces  galeries  se  composent  d'un  certain  nombre  de  passages 
parallèles;  leur  hauteur  est  de  trois  étages.  Dans  certains  endroits  ces 
étages  sont  réunis  par  des  passerelles  en  fer.  Une  partie  des  Riady  sert 
au  commerce  en  gros.  L'autre  est  égaj'ée  par  des  salles  de  restaurants 
ou  de  concerts.  Dans  ces  galeries  le  flâneur  peut  étudier  les  produits  de 
l'industrie  russe,  il  peut  constater  aussi  qu'ils  sont  trop  souvent  rempla- 
cés par  de  la  camelote  allemande.  Ce  somptueux  édifice  a  remplacé  l'an- 
cien gost/iiv  dvor.  cette  cour  des  marchands,  ce  bazar  que  l'on  trouve 
encore  dans  toutes  les  villes  de  Russie  comme  dans  toutes  les  villes  de 
l'Orient,  ce  bazar  aux  galeries  étroites  et  sombres  où  l'on  pouvait  acheter 
tour  à  tour  du  thé  ou  des  vêtements,  des  bijoux  ou  des  cercueils,  où  le 
flâneur  était  sans  cesse  happé  par  le  clito  vain  oitgod  bariiic  ?  (que  vous 
faut-il,  monsieur?';  du  gros  marchand  ou  du  commis  fluet,  et  dont  pour 
ma  part  je  regrette  un  peu  la  familiarité  patriarcale  et  le  désordre 
pittoresque. 

Moscou  est  essentiellement  une  ville  de  commerce.  Les  marchands 
moscovites  ne  le  cèdent  à  personne  pour  le  labor  iinprobiis,  l'avidité, 
et  le  goût  de  l'épargne.  Ils  constituent  une  classe  riche  et  conservatrice 
qui  est  l'une  des  meilleures  réserves  de  la  Russie.  Cette  classe  est  par- 
fois même  réactionnaire,  surtout  en  matière  religieuse.  Un  certain  nom- 
bre de  ses  membres  appartiennent  à  la  secte  des  raskolniks  ou  vieux 
croyants  et  se  rattachent  aux  traditions  religieuses  de  la  Russie  antérieure 
aux  réformes  du  XVII"  siècle. 

^Malheureusement  elle  n'a  pas  assez  d'esprit  d'initiative  et  ne  connaît 
pas  assez  l'étranger.  Tous  ceux  qui  ont  visité  l'Exposition  universelle  de. 
1900  se  rappelle  la  fureur  avec  laquelle  on  se  disputait  au  village  russe 
du  Trocadéro  les  moindres  produits  de  l'industrie  populaire,  tous  ces 
petits  ouvrages  en  bois  si  pittoresques  de  forme,  si  éclatants  de  cou- 
leur. Les  marchands  russes  n'ont  pas  su  profiter  de  ce  succès  pour  établir 
à  Paris  un  dépôt  permanent  dont  le  succès  était  assuré.  El  en  ce  moment 
ils  ont  bien  d'autres  soucis  en  tète.  Qu'ils  prennent  modèle  dans  l'avenir 
sur  leurs  rivaux  d'aujourd'hui  les  Japonais.  Comme  ceux-là  ont  su  mettre 
leurs  articles  à  la  mode  et  comme  ils  en  ont  inondé  le  marché! 

Etant  donné  le  rôle  considérable  que  joue  à  iMoscou  cette  classe 
commerçante,  il  est  tout  naturel  que  la  douma  (Hôtel  de  Ville}  soit  voi- 
sine des  Riad3^  Cet  édifice  tourne  le  dos  à  la  place  Rouge  et  sa  façade 
est  sur  la  place  de  la  Résurrection.    La    jîierre  est  rare  dans   la  grande 


LA    PI.ACK    ROUGE  67 

Russie,  mais  la  brique  aux  mains  d"un  habile  architecte  se  prête  aux 
plus  ingénieuses  combinaisons.  L'architecte,  M.  Tchitchagov  en  a  su  tirer 
le  meilleur  parti;  les  salles  d'apparat  de  la  Douma  sont  digne  du  rôle 
que  .Moscou  continue  déjouer  dans  la  vie  de  l'empire. 

S'il  y  avait  encore  de  la  place  dans  le  Kremlin,  c'est  dans  cette 
enceinte  sacrée,  à  l'ombre  de  la  tour  d'Ivan  le  Grand  qu'aurait  dû  s'éle- 
ver le  ."Musée  historique.    On  ne  saurait  ilire  qu'il    soit  déplacé  à  l'extré- 


Palais  de  la  Douma. 


mité  du  forum  moscovite,  juste  en  face  de  Vasili  Blajenny.  Il  a  été 
élevé  de  1875  à  18S3  sur  les  plans  d'un  architecte  d'origine  anglaise,  si 
j'en  juge  par  son  nom,  ^I.  Sherwood,  mais  d'éducation  russe,  si  j'en  juge 
par  le  style  de  l'édifice.  M.  Sherwood  dans  ce  monument  entièrement  cons- 
truit en  brique,  s'est  évidemment  efforcé  de  nous  donner  la  synthèse  du 
style  russe  dans  les  bâtiments  civils,  avec  son  portail  trapu,  ses  cloche- 
tons bas,  souvenir  de  l'architecture  en  bois,  ses  flèches  élevées  surmon- 
tées de  l'aigle  bicéphale;  l'édifice  n'est  pas  indigne  de  figurer  à  côté  des 
riadv  dans  ce  cadre  gigantesque  au  fond  duquel  flamboie  comme  un 
monstre  accroupi  la  masse  polychrome  de  l'église  de  Saint-Basile. 

Dans  les  collections  du  Kremlin  nous  avons  déjà  pris  de  nombreuses 
leçons  d'histoire  russe.  Le  musée  que  dirige  actuellement  le  docte  histo- 
rien de  .Aloscou,  3L  Zabiéline,  ne  fait  pas  double  emploi  avec  ces  collec- 
tions. Il  est  moins  riche  en  objets  précieux  mais  il  a  des  prétentions  plus 
scientifiques.  Ce  qu'il  prétend  nous  présenter  ce  sont  les  étapes  historiques 


68 


MOSCOU 


de  l'art  russe  depuis  les  origines  jusqu'à  l'époque  de  la  Renaissance. 
Non  seulement  par  les  objets  qu'il  expose,  mais  aussi  par  la  structure 
même  et  la  décoration  de  ses  salles,  il  restitue  à  chaque  période  de  l'his- 
toire sa  ph_ysionomie  artistique.  L'escalier  est  gardé  par  des  lions  de 
pierre  comme  l'un  des  escaliers  du  Kremlin,  1  escalier  des  lions,  interdit 


Salle  des  séances  de  la  Douma. 


d'ailleurs  au  public. Les  peintures  du  vestibule  nous  présentent  les  portraits 
des  princes  russes  depuis  Rurik  jusqu'à  Alexandre  IIL  Dans  les  diverses 
salles  se  développent  successivement  sous  nos  yeux  les  diverses  étapes 
de  la  vie  russe.  L'intérêt  de  ces  salles  est  double  :  elles  nous  instruisent 
tout  ensemble  par  les  objets  qu'elles  renferment  et  par  les  peintures  dont 
elles  sont  décorées.  Aussi  dans  la  salle  de  l'âge  de  pierre  Vaznetsov —  le 
Cormon  russe  —  développe  des  scènes  de  cette  époque  primitive  ;  dans  la 
salle  de  l'âge  de  fer  c'est  Siemiradzki,  le  grand  peintre  polonais,  l'auteur 
des  Torches  de  Néron  qui  a  retracé  des  épisodes  représentant  la  créma- 
tion des  morts  d'après  des  chronic[ueurs  russes  et  byzantins.  A  noter  dans 


l.A    PLACE    ROL'GR 


6g 


celle  même  salle  les  kamriinyf  /\ih]\  ces  bonnes  femmes  de  pierre  qui 
abondent  surloul  dans  la  Kussie  méridionale  et  qui  posent  de  si  irritants 
problèmes  aux  archéologues.  Elles  n'ont  rien  de  commun,  ces  bonnes 
femmes  de  pierre  à  peine  dégrossies  avec  la  Vénus  de  31ilo,  même  sans 
bras.  La  salle  consacrée  aux  populations  du  Sud  de  la  Russie  a  été  décorée 


J-e  Musée  historique. 


par  le  célèbre  peintre  de  marine  Aïvazovsky.  Après  avoir  étudié  les  débuts 
de  l'art  chrétien  en  dehors  de  la  Russie,  nous  arrivons  à  la  période  où  le 
christianisme  se  développe,  d'abord  à  Kiev  puis  à  Novgorod.  Chacune 
de  ces  villes  occupe  une  salle  spéciale  ;  d'autres  sont  consacrées  à  Vladi- 
mir sur  la  Kliazma,  dont  nous  avons  tout  à  l'heure  retrouvé  l'influence 
dans  les  monuments  religieux  du  Kremlin,  à  Soudzal  qui  a  joué  un  si 
grand  rôle  dans  la  fondation  de  l'emjMre  russe,  à  Rostov,  enfin  à  JMoscou 
elle-même.  Parmi  les  objets  exposés  dans  cette  salle  il  en  est  un  sur 
lequel  je  me  permets  d'appeler  l'attention,  non  pour  sa  valeur  artistique 


70  •  MOSCOL' 

mais  pour  les  souvenirs  qu'il  rappelle  :  c'est  la  couronne  métallique 
représentant  deux  branches  de  laurier  nouées  aux  couleurs  de  France  et 
portant  en  russe  cette  simple  inscription  :  u  Les  Français  à  Pouchkine.  » 
Cette  couronne  est  entrée  au  ,Musée  historique  dans  des  circonstances 
que  je  connais  mieux  que  personne  et  c^ui.  dans  un  livre  sur  Moscou, 
méritent  d'être  racontées. 

Nous  saluerons  tout  à    l'heure  sur  le  boulevard  de  Tver  la  statue  du 
poète  Pouchkine.    J'ai  des  raisons  particulières  pour  bien   la  connaître. 


Le  JNIusce  historique  et  la  porte  d'Ibcrie. 


En  iS8o  j'ai  eu  l'honneur  de  représenter  la  France  à  son  inauguration.  Je 
suis  revenu  la  saluer  en  i^^ijy  non  plus  en  qualité  de  délégué  officiel, 
mais  à  la  tête  d'un  groupe  assez  considérable  de  Français,  et  cet  épisode 
a  sa  place  marquée —  une  place  modeste  si  l'on  veut  — dans  l'histoire 
des  relations  franco-russes,  pendant  les  dernières  années  du  xix"  siècle. 
A  l'occasion  de  la  visite  du  président  Faure  à  .Saint-Pétersbourg 
(août  1897)  la  Revue gèiiériile  des  Seieiiees  avait  organisé  une  excursion 
collective  en  Russie.  Une  caravane  composée  d'une  centaine  de  nos  com- 
patriotes visita  successivement  Pétersbourg,  JMoscou,  le  monastère  de  la 
Trinité,  la  foire  de  Xijnj^-Novgorod.  Nous  savions  que  les  habitants  de 
Moscou  avaient  espéré  la  visite  du  président,  ils  durent  se  contenter  tle 
la  nôtre.  Pour  les  dédommager,  et  leur  témoigner  notre  S3'mpathie,  nous 


l.A    PI.AC!';    KUL'GK  7' 

décidâmes  de    nous  cotiser  et  d'acheter  une    couronne  que    nous  irions 
porter  en  corps  aux  pieds  delà  statue  du  grand  poète  national. 

l,e  surlendemain  de  notre  arrivée  à  Moscou  j'allai  trouver  le  maître  de 
police,  je  lui  cxplitiuai  le  caractère  de  la  manifestation  projetée  et  solli- 
citai une  autorisation  qui  fut  accordée,  je  ne  dirai  pas  seulement  avec 
empressement,  mais  avec  reconnaissance.  Il  fut  décidé  que  le  lendemain 
à  dix  heures  du  matin  nous  viendrions  en   cortège  au  monument,  que  je 


l,a  porte  de  Vladimir. 


prononcerais  un  discours  en  français  et  en  russe  et  que  la  couronne  serait 
déposée  sur  les  marches  du  piédestal.  Le  grand  maitre  de  police 
ajouta  que  des  agents  à  pied  et  à  cheval  seraient  placés  autour  du  monu- 
ment, pour  nous  protéger  contre  la  curiosité  de  la  foule.  Le  piédestal  est 
entouré  de  chaînes  fort  basses.  La  couronne,  une  fois  déposée,  risquait 
fort  d'être  dégradée  par  les  curieux,  où  tout  simplement  emportée  par 
quelque  collectionneur.  Déposée  âi  onze  heures  du  matin,  elle  devait 
rester  exposée  à  la  vue  du  public  jusqu'à  trois  heures  de  l'après-midi.  A 
ce  moment-là  nous  devions  venir  la  chercher  pour  la  transporter  au 
Musée  historique.  Elle  y  fut  en  effet  transportée  à  l'heure  convenue. 
Elle  occupait  la  place  d'honneur  dans    un  landau   où   j'avais  pris  place 


MOSCOU 

avec  une  de  nos  plus  aimables  compagnes  de  voyage.  Nous  descendîmes 
la  rue  de  Tver  et  nous  débouchâmes  sur  la  place  Rouge  par  la  porte 
d'Ibérie.  La  musique  d'un  régiment  de  ligne  nous  attendait  devant  la 
porte  du  musée  historique.  Kn  voj-ant  arriver  la  couronne  elle  entonna  la 
Mûrse/llaisf. 

A  l'entrée  du  Musée  nous  trouvâmes  groupés  en  grand  uniforme  tous 
les  fonctionnaires  de  l'établissement.  De  chaleureux  discours  furent 
échangés  en  français  et  en  russe.  Puis  la  couronne  fut  portée  solennelle- 
ment dans  le  Musée  et  déposée  sur  un  piédestal  préparé  pour  la  recevoir. 
.Un  lunch  termina  cette  belle  journée. 

On  me  pardonnera  d'avoir  insisté  sur  ces  souvenirs. 

L'épisode  c^ue  je  viens  de  raconter  produisit  à  ce  moment-là  une  pro- 
fonde impression  dans  la  société  moscovite  et  je  suis  heureux  de  penser 
que  notre  modeste  couronne  restera  exposée  dans  le  sanctuaire  de  l'his- 
toire russe  ad  pcrpctiiam  rci  monofiaiii. 


Maison  des  hoiars  Ronianov. 


CHAPITRE   VII 


LE  KITAI-GOROD 


En  sortant  du  ,^lusée  nous  franchissons  une  porte  dite  Porte  Ibérienne 
et  nous  trouvons  à  notre  gauche  l'un  des  sanctuaires  les  plus  renommés 
et  les  plus  fréquentés  de  la  Russie  :  c'est  la  chapelle  de  Notre-Dame 
d'Ibérie. 

Ce  nom  nous  surprend  au  premier  abord.  Nous  sommes  habitués  à 
l'appliquer  à  l'ancienne  Espagne.  31ais  il  y  a  une  autre  Ibérie,  celle  du 
Caucase  que  nous  connaissons  plutôt  sous  le  nom  de  Gé<jrgie. 

Dans  cette  petite  chapelle  sans  st3'le,  où  brûlent  des  centaines  de 
cierges,  où  les  dévots  s'entassent  sans  relâche  (se  défier  des  pickpockets, 
dit  le  prudent  Baedeker)  ils  viennent  invoquer  une  image  miraculeuse  de 
Notre-Dame  qui  fut  apportée  à  Moscou  en  1O48  et  qui  depuis  ibbg  est 
établie  dans  cette  chapelle  où  on  la  vénère  encore  aujourd'hui.  Cette  image 


74  MOSCOU 

est  la  copie  d'un  original  qui  se  trouve  au  monastère  ibérien  du  mont 
Athos.  La  planche  de  c^'près  sur  laquelle  elle  fut  copiée  fut  aspergée  deau 
bénite  et  le  copiste  bro}-a  des  fragments  de  reliques  dans  ses  couleurs.  La 
copie  est  considérée  comme  miraculeuse  à  l'égale  de  l'original.  Elle  est 
enrichie  de  pierres  précieuses  et  de  perles  et  recou\'erte  d'une  glace  qui 
met  ces  trésors  à  l'abri  des  mains  sacrilèges. 

La  Vierge  d'Ibérie  attire  des  dévots  et  des  pèlerins,  non  seulement  de 
^loscou,  mais  de  toute  la  Russie.  On  ne  la  vénère  pas  seulement  dans  sa 
chapelle  ;  elle  est  presque  journellement  voiturée  en  ville  dans  un  somp- 
tueux équipage  à  six  chevaux,  garni  de  laquais  à  tête  nue  et  va  porter 
dans  les  familles  qui  la  demandent  les  bénédictions  et  les  grâces.  Tandis 
qu'elle  voyage  ainsi  dans  la  pieuse  capitale,  elle  est  remplacée  dans  la 
chapelle  par  une  image  rigoureusement  semblable  devant  laquelle  les 
dévotions  continues.  Un  de  nos  confrères,  JM.  Legras'  a  pu  voir  l'icône 
dans  une  famille  qui  l'avait  fait  venir  et  la  décrit  ainsi  : 

«  C'est  comme  toutes  les  icônes,  une  image  noire  aux  larges  3'eux 
sans  expression  et  sans  couleur.  La  couronne  et  le  vêtement  qui  encadrent 
la  Vierge  et  l'enfant  Jésus  sont  d'or  massif.  Dans  ce  diadème  sont  incrus- 
tées des  pierres  précieuses,  diamants,  rubis,  émeraudes  et  à  la  hauteur  de 
ces  ornements  une  plaque  de  verre  est  apposée  pour  éviter  les  effusions 
intéressées  de  quelque  dévot  sans  scrupules.  L'ensemble  de  l'image  n'est 
pas  joli,  mais  le  respect  dont  l'entoure  le  peujjle  y  attache  de  l'intérêt.  » 

Trois  grandes  artères  traversent  le  Kitaï-gorod  :  ce  sont  en  partant 
du  Xord  en  descendant  vers  la  Moskva,  la  Xikolskaïa  .rue  Saint-Nico- 
las), l'ilinka    rue  .Saint-Llie;  et  la  Varvarka  ;^rue  Sainte-Barbe). 

La  Xikolskaïa  est  ce  qu'était  autrefois  chez  nous  la  rue  .Saint-Jacques, 
la  rue  des  Libraires.  C'est  dans  cette  rue  que  s'élève  la  typographie  syno- 
dale dont  le  style  g(nhii[ue  détonne  étrangement  avec  la  destination  d'un 
édifice  destiné  aux  puljlications  de  l'église  orthodoxe. 

La  t3qDographie  en  Russie,  date  du  règne  d'Ivan  le  Terrible.  C'est  par 
ses  soins  que  furent  imprimés  en  1563,  les  Actes  des  Apôtres,  le  premier 
des  incunables  russes.  Un  exemplaire  de  ce  précieux  volume  figure  dans 
la  bibliothèque  de  la  tj'pographie  qui  possède  un  musée  technique. 

Un  peu  plus  loin,  le  couvent  d'hommes,  dit  Zaikonospasky,  rappelle 
des  souvenirs  non  moins  précieux  pour  l'histoire   de    la   civilisation   en 

'  Alt  pjvs  rifsic  (A.  Colin,  p.  248). 


1,|-.    RITAl-COROl) 


75 


Russie.  C'est  là  que  fut  élevé  le  vérital)le  créateur  de  la  littérature  russe, 
moderne,  le  fils  de  pécheur  Lomonosov.  Dans  la  même  rue  le  monastère 
de  Saint-Xicolas  abrite  des  moines  grecs  venus  du  mont  Athos.  i\loscou 
est  bien  plus  près  de  Byzance  ciue  nous  ne  l'imaginons. 

La  rue  Ilinka  ne  nous  offre  rien  de  bien  intéressant.  En  revanche,  In 


La  Porte  et  la  Chapelle  d'Ibérie. 


"Varvarka  nous  présente  une  des  plus  grandes  curiosités  de  Moscou,  la  mai- 
son des  boïars  Romanov.  C'est  ici  que  vivaient  naguère,  quand  ils  rési- 
daient à  -Moscou,  les  membres  de  cette  famille  qui  devait  donner  une 
dynastie  à  la  Russie.  C'est  ici  que  naquit  le  12  juillet  1596,  Michel  Feodo- 
rovitch  Romanov  qui  devait  être  le  premier  tsar  de  cette  dynastie. 

Une  fois  monté  sur  le  trône,  il  voulut  consacrer  à  de  bonnes  œuvres  la 
demeure  paternelle  et  il  en  fit  don  au  monastère  voisin  de  l'Apparition 
(Znamensky:,  qu'il  avait  fondé  en  lO^^i. 

L'empereur  Alexandre  II  eut  la  bonne  idée  de  la  racheter  et  de  la 
faire  restaurer  conformément  aux  exigences  et  aux  progrès  de  la  science 


;6  >I  O  S  C  O  V 

archéolog-ique.  Le  palais  du  terem  nous  a  permis  de  restituer  le  milieu 
où  vivaient  les  tsars.  Dans  la  maison  des  boïars  Romanov  nous  pouvons 
ressusciter  la  vie  d'une  famille  noble  au  xvr"  siècle.  Ce  qui  nous  frappe 
tout  d"abordc"est  Texiguïté des  locaux.  C'estune  maison  d'hiver  ;  lagrande 
préoccupation  de  l'architecte  a  été  de  mettre  les  habitants  à  l'abri  du 
froid.  Le  visiteur  se  heurte  presque  aux  lintaux  des  portes,  aux  murs  des 
escaliers. 

On  a  reconstitué  autant  que  possible  le  décor  et  le  mobilier  de  cette 
maison  historique  où  vivait  il  y  a  quatre  siècles  le  patriarche  Philarète, 
père  du  tsar  Michel  Feodorovitch.  Contrairement  à  ce  qui  se  passe  chez 
nous,  c'est  au  premier  étage  qu'étaient  les  chambres  des  domestiques  et 
dans  ce  qui  serait  chez  nous  les  mansardes,  le  terem  autrement  dit  l'ap- 
partement intime. 


Le  Musée  Roumiantsov. 


CHAPITRE   VIII 


LA   VILLE  BLANCHE 


Nous  avons  décrit  avec  un  soin  particulier  le  Kremlin  et  le  Kitaï- 
gorod  qui  forment  comme  deux  cités  distinctes  dans  l'agglomération 
moscovite.  Nous  passons  maintenant  au  quartier  qui  les  enveloppe  et  qui 
s'appelle  la  Ville  blanche.  Les  Moscovites  aiment  cette  épithète;  ils  sont 
fiers  de  leurs  édifices  en  pierre  et  par  opposition  aux  villes  de  briques  qui 
sont  rouges,  aux  bourgades  de  bois  c^ui  sont  noires,  ils  se  plaisent  à  nom- 
mer leur  capitale  la  ville  aux  pierres  blanches,  Bielokamennaia  JMoskva. 

Le  B/i'lv-go/'od  n'est  pas  si  riche  en  monuments  que  les  quartiers  dont 
nous  venons  de  donner  la  description.  En  sortant  du  Kremlin  si  nous  nous 
dirigeons  vers  l'ouest,  nous  donnerons  en  passant  un  coup  d'œil  au  Manège, 
l'un  des  plus  grands  édifices  de  l'Europe,  à  l'Université  et  au  Musée  Rou- 
miantsov, harmonieux  édifice  dans  le  style  Renaissance  qui  ne  jure  pas 
trop  avec  l'ensemble  des  constructions.  C'était  au  temps  jadis  avant  lou- 


;8  MOSCOU 

verture  du  Musée  historique  et  du  Musée  Tretiakov,  —  en  laissant  de  côte 
la  galerie  des  Armures,  —  le  seul  Musée  de  ^loscou.  Négligeons  pour 
le  moment  la  Galerie  de  peinture  qui  a  absorbé  les  collections  Prianichi- 
kov  et  Soldatenkov  et  qui  renferme  un  certain  nombre  d'œuvres  inté- 
ressantes notamment  l'£cce  ho/no  d'Ivanov  qui  marque  une  date  dans 
l'histoire  de  la  peinture  religieuse  en  Russie.  Xous  reparlerons  plus  loin 
de  ces  collections  en  étudiant  la  peinture  russe  au  musée  Tretiakov.  Ce 
qui  mérite  surtout  ici  lattention  des  curieux,  ce  qui  ne  se  trouve  nulle 
part  ailleurs  dans  tout  l'Kmpire,  c"est  l'incomparable  collection  de  manne- 
quins représentant  les  diverses  races  par  lesquelles  il  est  habité.  Ils  sont 
au  nombre  d'une  centaine  et  ont  été  exécutés  par  des  artistes  fort  habiles. 
Costumés  avec  la  plus  grande  exactitude,  entourés  d'accessoires  indigènes 
ils  donnent  l'idée  la  plus  complexe  de  cette  mosaïque  de  nations  qui 
constitue  la  Russie.  Cette  collection  a  été  créée  en  1867  à  l'occasion  du 
Congrès  ethnographique,  convoqué  par  la  Société  des  Sciences  naturelles 
de  Moscou,  congrès  auquel  les  Slaves  étrangers  à  l'empire,  Tchèques, 
Slovaques,  Serbes,  Croates,  Slovènes,  Bulgares  avaient  été  invités  et  qui 
fut  dénoncé  par  certains  organes  occidentaux,  notamment  jjar  la  Revue 
des  Deux  ]\londes,  comme  une  manifestation  politique  et  panslaviste. 
J'ai  dit  ailleurs  ce  qu'il  fallait  penser  de  ces  assertions.  Quoi  qu'il  en  soit 
le  Congrès  nous  a  valu  une  des  plus  curieuses  collections  qu'il  y  ait  au 
monde.  Une  heure  passée  dans  cette  galerie  tient  lieu  d'un  v03'age  à  tra- 
vers tout  l'empire  ou  constitue  le  meilleur  moven  de  s'y  préparer. 

Le  voyageur  qui  arrive  par  l'Ouest  à  .^loscou  aperçoit  tout  d'abord  à 
l'horizon  avant  de  découvrir  la  capitale,  une  gigantesque  coupole  d'or,  la 
plus  colossale  de  cette  ville,  qui  les  compte  par  centaines.  C'est  le  dôme 
du  Sauveur,  le  plus  grand  temple  de  Moscou  et  peut-être  de  la  Russie, 
le  seul  qui  puisse  se  comparer  à  Saint-Isaac  de  Pétersbourg.  Pour  nous 
Français,  ce  temple  rappelle  une  des  pages  les  plus  héroïques  et  les  plus 
déplorables  de  notre  histoire.  Il  a  été  érigé  pour  remercier  le  ciel  d'avoir 
délivré  la  Russie  de  notre  invasion  en  1812.  L'église  du  Sauveur  est  pour 
la  Russie  une  église  nationale  comme  l'est  pour  la  France  le  Sacré-Cœur 
de  Montmartre.  Mais  il  évoque  des  souvenirs  plus  heureux. 

I-a  construction  de  ce  bel  édifice  a  duré  près  d'un  demi-siècle.  Elle  a 
commencé  en  1837,  elle  a  été  terminée  en  1883  à  l'occasion  du  sacre  de 
l'empereur  Alexandre  III.  L'architecte  qui  en  conçut  le  plan  était  Cons- 
tantin Audreevitch  Ton,  professeur  à  l'école  des  Beaux-Arts  de  Saint- 
Pétersbourg. 


I.A    VI  1.1. 1-    B1..\\C11E  79 

On  avait  d'abord  eu  l'iilée  de  l'ériger  sur  la  colline  des  JNloineau.x  d'où 
elle  aurait  dominé  la  ville  et  la  plaine  environnantes;  mais  on  ne  con- 
naissait pas  en  ce  temps-là  l'emploi  du  béton,  si  heureusement  utilisé 
pour  les  assises  du  Sacré-Cœur,  et  le  sol  de  la  colline  parut  trop  friable 
pour  être  en  état  de  supporter  une  masse  aussi  pesante. 


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11 


L'Éulise  du  Sauveur. 


L'église  du  Sauveur  est  de  proportions  colossales.  La  coupole  centrale 
atteint  une  hauteur  de  cent  deux  mètres.  Elle  est  flanquée  de  quatre  cou- 
poles de  moindres  dimensions  c[ui  se  dressent  aux  quatre  angles  de  l'édi- 
fice; la  superficie  totale  de  l'église  couvre  7.000  mètres  carrés.  Le  dôme 
central  a  trente  mètres  de  diamètre.  On  évalue  les  frais  de  construction  à 
près  de  cinquante  millions  de  francs.  Et  la  main-d'œuvre  est  bien  moins 
chère  en  Russie  que  chez  nous. 

Le  Sauveur  est  construit  dans  le  style  classique  de  la  Russie,  le  byzan- 
tin. Mais  l'architecte  a  fait  de  son  mieux  pour  éviter  la  lourdeur  inhérente 


8o  M  O  S  C  O  U 

à  la  forme  cubique  imposée  parle  style.  Chacune  des  façades  se  subdivise 
en  trois  travées  surmontées  chacune  d'un  fronton  semi-circulaire. 

Douze  portes  donnent  accès  à  chacune  de  ces  travées.  (_)n  y  aboutit 
par  des  escaliers  de  granit.  Les  façades  sont  décorées  de  bas-reliefs,  dont 
les  sujets  sont  empruntés  aux  récits  bibliques  et  à  l'histoire  de  la  Russie. 
L'I'^glise  orthodoxe  n'admet  point  les  statues  qui  rappellent  le  culte  des 
idoles.  Elle  tolère,  surtout  à  l'extérieur,  des  bas-reliefs.  Mais  il  faut  des 
marbres  bien  vigoureux  pour  résister  au  farouche  climat  de  la  .Moscovie. 


Le  Grand  Pont  et  l'Église  du  Sauveur. 


Parmi  les  épisodes  c[ue  reproduisent  ces  bas-reliefs,  il  en  est  qui  ren- 
ferment des  allusions  directes  au  désastre  de  ceux  que  les  paysans  russes 
appelaient  en  ce  temps-là  des  Musulmans  Basourmane  .  D'un  côté  saint 
Serge,  le  fondateur  de  l'illustre  sanctuaire  de  la  Trinité,  bénit  Dmitri 
Donsko'i  a\ant  son  départ  pour  l'expédition  contre  les  Tatars  qui  devait 
aboutira  la  victoire  de  Koulikovo  :'i,^8o\  de  l'autre  saint  Denis  de  Rjev 
—  un  saint  russe  qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  notre  saint  I  )enis  —  bénit 
Pojarsk}'  et  Minine.  les  deux  héros  de  1612  dont  nous  avons  plus  haut 
raconté  l'histoire  à  propos  du  monument  bizarre  de  la  place  Rouge. 

L'intérieur  du  Sauveur  avec  ses  peintures,  ses  marbres  et  ses  dorures 
est  peut-être  plus  splendide  que  celui  de  Saint-Isaac  à  Pétersbourg.  Comme 
notre  église  des  Invalides,  ce  temple  est  consacré  au  Dieu  des  armées,  à 


LA    \'n,LE    liLAXCllE  8i 

ce  redoutable  Dieu  Sabaoïh,  dont  rimaye  gigantesque,  œuvre  de  Markov, 
se  détache  sur  les  parois  de  la  grande  coupole. 

De  tous  côtés  des  plaques  de  marbre  —  on  en  compte  cent  soixante-dix- 
sept  —  rappellent  les  souvenirs  des  luttes  épiques  auxquelles  les  armées 


Le  Monument  du  chirurgien  Pirogov. 

russes  ont  pris  part  de  1S12  à  1814,  reproduisent  le  texte  des  manifestes 
impériaux,  donnent  la  liste  des  officiers  morts  pour  le  souverain  et  la 
patrie. 


.Si  la  sculpture  est  interdite  à  l'intérieur  des  églises  russes,  la  peinture 
en  revanche  s'y  déploie  librement. 

L'église  du  Sauveur  est  l'un  des  monuments  où  l'on  peut  le  mieux 
étudier  les  productions  de  l'école  russe  contemporaine.  Elle  ne  saurait  se 
permettre  dans  l'intérieur  du  sanctuaire  la  reproduction  des  batailles 
modernes.  Elle  doit  se  borner  à  des  scènes  religieuses,  à  des  épisodes 
de  l'Ancien  ou  du  Nouveau  Testament. 

6 


82  MOSCOU 

Elle  ne  se  refuse  point  d'ailleurs  les  allusions  belliqueuses.  Un  grand 
tableau  nous  représente  saint  Serge  bénissant  Dmitri  Donskoï  partant 
en  guerre  contre  les  Tatars.  Il  est  signé  V.  P.  Verestchaguine.  Ce 
A^asili  Petrovitch  Verestchaguine  ne  doit  pas  être  confondu  avec  son  homo- 
nyme Vasili  Vasilievitch  Verestchaguine  dont  nous  parlerons  plus  loin 
dans  les  pages  où  nous  étudierons  la  peinture  russe  ;  celui-là  n"a  guère 
cultivé  la  peinture  religieuse.  Nous  rencontrons  ici  quelques  maîtres  de 
l'école  contemporaine,  Makovsk}^,  Prianichnikov  et  le  Polonais  Siemi- 
radzki. 

L'iconostase  de  l'église  du  Sauveur  se  creuse  en  forme  de  chapelle  de 
marbre  blanc  et  est  surmontée  d'un  auvent  de  marbre  et  de  bronze. 
Soixante  fenêtres  éclairent  la  vaste  nef:  mais  il  faut  surtout  la  voir  dans 
les  grandes  solennités,  lorsque  trois  mille  sept  cents  cierges  3'  font  vacil- 
ler leurs  lumières. 

Si  douloureux  que  soient  pour  nous  les  souvenirs  qu'éveille  l'église  du 
Sauveur,  nous  pouvons  y  pénétrer  sans  arrière-pensée,  de  même  que  nous 
pouvons  contempler  sans  amertume  les  canons  entassés  dans  la  cour  du 
Kremlin. 

Une  seconde  fois  au  cours  du  xix^  siècle,  la  destinée  a  mis  aux  prises 
les  armées  françaises  et  russes  pendant  la  guerre  de  Crimée.  3lais  ce  duel 
héro'ique  bien  loin  d'exaspérer  les  deux  nations  l'une  contre  l'autre,  n'a 
fait  que  mettre  en  relief  les  qualités  chevaleresques  par  lesquelles  elles  se 
ressemblent  et  leur  révéler  combien  elles  étaient  dignes  de  se  compren- 
dre. Ici  encore  qu'on  me  permette  d'évoquer  un  souvenir  personnel. 

Kn  1872,  la  ville  de  Moscou  futle  théâtre  d'une  exposition  fort  intéres- 
sante que  j'ai  bien  souvent  visitée.  L'une  des  parties  les  plus  curieuses  de 
cette  exposition  était  consacrée  aux  souvenirs  du  siège  de  Sébastopol.  A 
côté  de  plans  en  relief,  de  dessins,  de  cartes,  de  croquis,  figuraient  les  glo- 
rieuses reliques  des  officiers  russes  morts  en  défendant  leur  pays.  J'eus 
l'occasion  de  rencontrer  dans  cette  section  le  général  Le  T  lô,  alors  notre 
ambassadeur  en  Russie  et  de  me  présentera  lui.  Il  m'accueillit  avec  une 
extrême  bienveillance  et  me  pria  de  l'accompagner  dans  sa  visite.  Des 
officiers  russes  lui  faisaient  les  honneurs  de  la  section. 

Moins  de  vingt  années  s'étaient  écoulées  depuis  les  événements  dont 
des  mains  pieuses  avaient  ici  réuni  les  souvenirs.  Le  Flô,  s'il  avait  été 
en  service  actif,  aurait  pu  se  trouver  dans  les  rangs  de  l'armée  assiégeante. 
Il  avait  peut-être  devant  lui  les  fils  de  ceux  qui  auraient  été  ses  adver- 
saires. Ils  lui  expliquaient  les  épisodes  du  siège  avec  une  respectueuse 


T. A   \'1LLE   lîLAXCllF. 


83 


courtoisie.  Aucun  sentiment  de  rancune,  aucune  goutte  de  fiel  ne  se  mêlait 
à  cet  entretien  chevaleresque   On  eût  cru  qu'il  s'agissait  du  siège  de  Troie 


o 
U 


commenté  par  des  académiciens.  Je  songeais  à  nos  récents  désastres;  et 
je  me  disais  que  dans  un  quart  de  siècle  il  serait  impossible  à  nos  offi-' 
ciers  de  faire  à  un  général  allemand  les  honneurs  du  siège  de  Paris,"de 


84 


MOSCOU 


Belfort,  de  Verdun.  Trente-deux  ans  se  sont  écoulés  depuis  cette  époque 
et  je  n"ai  pas  changé  d'avis. 

Si  en  sortant  de  r]\oiise  du  .Sauveur  nous  prenons  la  longue  rue 
Pretchistenka  nous  apercevons  dans  le  lointain  les  coupoles  dorées  du 
Nouveau  Couvent  des  Vierges  i^Novodievitchi).  Tous  les  couvents  de  tem- 
mes  sont  en  général  occupés  par  des  vierges...  ou  des  veuves.  Celui  dont 
nous  parlons  doit  son  nom  au  champ  des  Vierges  (dievitchie  pôle),  sur 
lequel  il  a  été  construit.  Ce  champ  rappelle  l'un  des  plus  douloureux  sou- 


La  .M.ùson  des  Sociétés  allemandes. 


venirs  de  la  domination  des  Tatares.  Les  Khans  exigeaient  des  princes 
russes  un  tribut  annuel,  non  seulement  d'argent,  mais  de  vierges  nubiles. 
C'est  ici  qu'on  réunissait  les  malheureuses  victimes  et  qu'on  les  passait  en 
revue  avant  de  les  envoyer  à  la  Horde. 

Le  couvent  lui-même  a  joué  un  grand  rôle  dans  l'histoire  religieuse  et 
politicjue  de  la  Russie.  Son  aspect  guerrier  rappelle  une  époque  de  luttes 
héroïques.  Il  est  entouré  d'une  enceinte  crénelée  flanquée  de  seize  tours. 
Il  fut  construit  en  1524  parle  tsar  Vasili  loannovitch  pour  remercier  le 
ciel  de  la  prise  de  Smolensk.  Il  a  compté  parmi  ses  religieuses  d'augustes 
personnes. 

l^n  151JS,  la  veuve  du  tsar  Fedor  lovanovitch,  Irène,  y  prit  le  voile. 
En  1610,  il  fut  témoin  de  sanglants  combats  entre  les  Russes  et  les  Polo- 
nais. C'est  dans  ses  murs  que  Pierre  le  Grand  «  tondit  »  autrement  dit. 


l.A    \I1.1.E    lU.AXCUE 


8S 


fit  religieuse  sa  sœur,  Sophie,  cachée  désormais  au  monde  sous  le  nom  de 
Suzanne.  Les  orthodoxes  qui  entrent  en  religion  prennent  toujours  un 
nom  dont  la  première  lettre  est  celle  de  celui  qu'ils  portaient  dans  le 
monde.  Devant  la  fenêtre  de  la  cellule  où  languissait  désormais  sœur 
Suzanne,  il  fit  pendre  trois  cents  strieltsy  afin  de  montrer  à  la  recluse 
comment  il  savait  châtier  les  révoltés.  Il  voulut  que  le  monastère  ne 
servît  pas  seulement  de  retraite  spirituelle  aux  nmes  lassées  de  ce  monde. 
Il  lui  confia  le  soin  d'élever  les  enfants  trouvés.   Au  temps  jadis,  le  mo- 


L'UiiiversitO 


nastère  des  Vierges  était  l'un  des  plus  riches  de  la  Russie.  Il  possédait 
jusqu'à  quinze  mille  serfs. 

Il  constitue  une  sorte  de  cité  religieuse  qui  compte  un  certain  nombre 
d'églises  et  de  chapelles.  L'église  qui  porte  le  titre  de  cathédrale  renferme 
les  tombeaux  de  la  première  femme  de  Pierre  le  Grand  et  de  sa  sœur 
Catherine.  En  face  de  cette  cathédrale  se  dresse  un  clocher  isolé  cons- 
truit par  Pierre  le  Grand  dont  les  cinq  étages  s'emboîtent  les  uns  dans  les 
autres  comme  ceux  d'Ivan  A'eliky  (voir  plus  haut  ch.  iv.  L'horloge  sonne 
les  minutes.  Le  couvent  possède  même  son  cimetière.  Napoléon  le  visita 
en  1812;  ses  troupes  eurent  l'idée  assez  malencontreuse  de  vouloir  le 
faire  sauter  lorsqu'elles  durent  évacuer  la  ville;  les  religieuses  se  pré- 
cipitèrent sur  les  mèches  allumées  et  réussirent  à  les  éteindre. 

La  visite  des  couvents  de  religieuses  est  des  plus  intéressantes  :  on  y 


86 


MOSCOU 


rencontre  souvent  des  femmes  de  la  plus  haute  éducation,  qui,  dans  le 
monde  ont  porté  des  noms  illustres,  qui  font  les  honneurs  de  leur  cellule 
comme  elles  faisaient  naguère  celle  de  leur  salon,  qui  vous  reçoivent  avec 
une  parfait  bonne  grâce  tout  en  vous  offrant  une  prosfira  pain  de  commu- 
nion; assaisonnée  d'un  tlié  confortable. 

Dans  ces  couvents  de  femmes,  il  est  particulièrement  intéressant  d'as- 
sister aux  offices,  ne  fût-ce  que  pour  entendre  moduler  par  des  voix  virgi- 


La  Maison  Morozov. 

nales  ces  nobles  mélopées  qui  dans  les  églises  sont  interprétées  par  les 
voix  austères  des  chantres  barbus. 

Du  clocher  du  Couvent  des  Vierges,  on  découvre  une  fort  belle  vue, 
non  seulement  sur  .Moscou,  mais  sur  les  collines  qui  la  dominent  du  côté 
Sud-Ouest,  sur  la  célèbre  montagne  des  Oiseaux  (Vorobieva  Gora\  Au 
pied  de  cette  montagne  le  panorama  de  Moscou  se  déploie  dans  toute  sa 
splendeur.  Un  restaurant  très  frécjuenté  par  les  riches  .^loscovites  s'élève 
à  l'endroit  même  d'où  Napoléon  contempla  pour  la  première  fois  l'an- 
tique capitale  avant  d'y  entrer  le  14/2  septembre  18 12. 


Si  nous  remontons  vers  le  Nord-Ouest  par  la  rue  de  Tver,  nous  arri- 
vons à  une  ligne  de  boulevards  cjui  représente  l'ancienne  enceinte  de  la 
ville  blanche,  de  même  que  nos  grands  boulevards  à  Paris  nous  rap- 
pellent l'enceinte  de  Louis  XIV.  Il  ne  faudrait  pas  cependant  nous  figurer 


I.A    \TI.T.K    lîl.AXClI 


8/ 


les  boulevards  do  .Moscou  comme  faisanl  pendant  à  ceux  que  vous  con- 
naissez. Ils  n'ont  rien  de  commun  avec  eux.  Ce  sont  des  allées  plantées 
de  tilleuls,  bordées  de  maisons  bourgeoises  et  d'hôtels  entourés  de  jar- 
dins. Les  maisons  se  perdent  ici  dans  les  arbres  et  Moscou  prend  l'aspect 


1 

1 

W-^Ê^Ê 

«■ 

Statue  de  Pouchkine. 

d'une  immense  ville  de  province,  égrenée,  disséminée  sous  les  ombrages. 
Vers  le  mois  de  juillet,  ces  allées  de  tilleuls  e.xhalent  un  parfum  exquis, 
bien  différent  du  relent  acre  de  nos  boulevards. 


A  l'entrée  du  boulevard  de  Tver,  en  face  du  monastère  de  la  Passion, 
sur  un  piédestal  de  granit,  se  dresse  la  statue  du  poète  Pouchkine,  né  à 
Moscou  en  1799.  L'œuvre  est  due  au  ciseau  du  sculpteur  (Jpekouchine  ; 
elle  est  un  peu  lourde  :  l'imagination  aimerait  à  se  figurer  autrement 
l'auteur  inspiré  à'Oniégiiiiie  et  de  Boris  Godoiinov,  le  chantre  exquis 


88 


M  O  S  C  O  L' 


de  Tatiana.  Pour  moi,  je  ne  puis  passer  devant  cette  statue  sans  émotion  ; 
elle  me  rappelle  un  des  épisodes  les  plus  intéressants  auxquels  il  m'ait 
été  donné  d'assister  dans  ma  longue  carrière  de  voyageur  ;  elle  joua  un 
bout  de  rôle  dans  l'histoire  des  relations  franco-russes.  De  tous  les  pavs 
étrangers,  un  seul  était  représenté  à  l'inauguration  de  cette  statue 
(juin  1880),  c'était  la  France,  et  je  ne  puis  oublier  que  j'ai  eu  l'honneur 
de  prendre  la  parole  en  son  nom. 


La  Porte  Triompliale. 


J'ai  raconté  plus  haut  quel  hommage  des  Français  de  passage  à  Moscou 
avaient  apporté  à  ce  monument  en  1897.  l'^'oir  p.  70.) 

La  rue  qui  fait  suite  à  la  ïverskaïa  atteint  la  seconde  ligne  circulaire 
de  boulevards,  celle  qui  correspond,  si  l'on  veut,  aux  boulevards  exté- 
rieurs de  Paris.  Nous  avons  à  Paris  la  Porte  Saint-Martin  et  la  Porte 
Saint-Denis.  Moscou  a  la  Porte  Triomphale  et  la  Porte  Rouge. 

La  Porte  Triomphale  rappelle,  comme  l'église  du  Sauveur,  les  sou- 
venirs de  181 2.  C'est  une  imitation  de  l'arc  de  Titus  à  Rome.  L'arc  est 
surmonté  d'une  ^■ictoire  dressée  sur  un  char  traîné  par  six  chevaux.  Je 
n'aime   guère  ces   pastiches  classiques  sous  le  ciel  glacé  du  Nord  :   on 


r.A    \'l  1.1. K    lU-AXCllF. 


89 


cherche  autre  chose  aujourd'hui  ot  l'on  a  raison.  Nous  reviendrons  plus 
loin  sur  la  Porte  Rouge. 

Presque  en  face  du  Kremlin,  dans  le  Kitaï-gorod,  s'étale  l'immense 
Place  des  Théâtres  terminée  au  Nord  par  la  façade  du  Grand  Théâtre,  l'un 
des  plus  confortables,  sinon  l'un  des  plus  beaux  de  l'Europe.  Il  date  de 
1854;  il  est  l'œuvre  de  Cavos,   un   architecte    italien  qui   ne   s'est   guère 


Le  Grand  Théâtre. 


soucié  d'approprier  le  style  de  son  monument  à  celui  des  monuments 
historiques  de  Moscou. 

Son  théâtre  est  un  édifice  de  style  grec  avec  une  façade  d'ordre  ionique. 
Le  fronton  est  orné  d'un  quadrige  représentant  Apollon  sur  son  char. 
Tout  ce  décor  est  bien  peu  moscovite.  L'intérieur  blanc  et  or  est  des  plus 
confortables  :  le  Grand  Théâtre  peut  contenir  plus  de  quatre  mille  spec- 
tateurs. 11  se  recommande  particulièrement  à  l'attention  du  touriste  les 
soirs  où  l'on  donne  quelque  ballet  ou  quelque  opéra  de  l'école  russe  :  de 
Glinka,  de  Rimsk3'-Korsakov,  de  Dargomyjsky,  de  Sierov,  de  Rubinstein. 

Les  Moscovites  ont  la  réputation  d'être  des  dilettanti  fort  exigeants  et 
cette  réputation  est  méritée.  Ils  ont  d'excellents  artistes  nationaux  et  ne 
ménagent  pas  les  roubles  quand  il  s'agit  d'attirer  le  ténor  le  plus  haut 
coté,  la    primadonna  la   plus  illustre.    Ils  se  piquent  d'avoir  le  meilleur 


go  ■     '     '    MOSCOU 

ballet  de  TP^urope  et  j'ai  été  quelquefois  un  peu  humilié  d'entendre  de 
quel  ton  ils  parlaient  de  notre  Opéra. 

Le  (irand  Tiiéàtre  de  Moscou  est  un  théâtre  impérial  et  comme  tel 
soumis  à  une  étiquette  dont  l'étranger  doit  s'informer:  ainsi  il  est  rigou- 
reusement interdit  aux  hommes  de  garder  leur  chapeau  même  au  foyer. 
Le  spectateur  n'est  pas  dans  un  lieu  public  ;  il  est  chez  l'Empereur. 

Le  Petit  Théâtre  que  nous  rencontrons  à  c[uelques  pas  du  grand  joue 
en  Russie  le  même  rôle  que  chez  nous  la  Comédie-Française.  Le  voya- 
geur familier  avec  la  langue  russe  pourra  y  passer  d'excellentes  soirées, 
y  prendre  des  leçons  fructueuses  de  diction  et  de  déclamation.  Celui- 
là  même  pour  c^ui  le  russe  est  lettre  close  pourra  encore  éprouver  quel- 
c^ues  jouissances  artistiques  à  suivre  une  pièce  dont  il  aura  lu  d'avance 
la  traduction  ou  dont  on  lui  aura  résumé  les  données  principales.  L'art 
dramatique  en  Russie  n'a  encore  qu'un  siècle  et  demi  d'existence  ;  la 
première  troupe  dramaticiue  ne  fut  organisée  à  laroslavl  que  vers  1750; 
depuis  cette  époque  le  théâtre  russe  a  produit  des  artistes  dignes  de  riva- 
liser avec  les  plus  illustres  de  ceux  que  nous  applaudissons  en  Occident. 

Le  quartier  qui  avoisine  la  Place  du  Théâtre  est  celui  du  gros  com- 
merce, des  grands  restaurants,  des  confiseries  renommées.  La  Russie  ne 
distingue  pas  comme  nous  le  café  du  restaurant  et  Moscou  pour  douze 
cent  mille  âmes  n'a  qu'un  ou  deux  cafés  à  l'instar  des  nôtres. 

Parmi  les  rues  commerçantes  il  en  est  une  dont  le  nom  sonore  donne 
lieu  à  de  singulières  désillusions,  c'est  celle  qu'on  appelle  en  russe  : 
Koii:;iictsky  iiiost  et  en  français,  le  Pont  des  Maréchaux.  Au  temps  de 
ma  jeunesse,  quand  je  méditais  ma  première  excursion  à  Moscou,  ce  nom 
prestigieux  évoquait  dans  mon  imagination  des  visions  grandioses. 

Je  me  figurais  sur  la  .Moskva  un  pont  magnifique  orné  des  statues 
équestres  des  plus  illustres  maréchaux  de  l'armé  russe  :  des  Paskievitch 
et  des  Roumiantsov,  quelque  chose  comme  ce  qu'était  le  pont  de  la  Con- 
corde dans  mon  enfance,  lorsqu'il  portait  les  statues  héroïques  qui  depuis 
plus  d'un  demi-siècle  sont  exilées  dans  la  cour  d'honneur  du  château  de 
Versailles. 

Or,  en  arrivant  à  Moscou,  je  constatai  que  ce  fameux  Pont  des  Maré- 
chaux était  situé  à  un  bon  kilomètre  de  la  Moskva,  que  c'était  une 
rue  bordée  de  beaux  magasins,  mais  qu'elle  n'avait  ni  ponts,  ni  maré- 
chaux, pas  même  des  maréchaux-ferrants.  J'allai  aux  renseignements  et 
voici  ce  que  j'appris. 


LA    \  ll.l.K    liLAXCIIK 


Qi 


Au  temps  jadis,  le  long-  de  Ui  colline  que  monte  la  rue  actuelle  coulait 
une  petite  rivière, la  Xeglinnaïa  (la  non-glaiseuse).  Sur  cette  rivière  était 
jeté  un  petit  pont  près  duquel  étaient  installés  des  maréchaux-ferrants 
dont  il  ]iriL  le  nom.  En  1754,  ce  pont  de  bois  fut  remplacé  par  un  pont  de 
pierre  du   à  un  inoénieur  qui  appartenait  à  une  famille   bien  connue   en 


Une  scène  de  l'opciM  /ii  J'if  pour  le  Tsar. 

Russie,  au  prince  Dmitri  Oukhtomsky.  Depuis  la  Neglinnaïa  a  été  recou- 
verte d'une  voûte  comme  la  P>ièvre  à  Paris  et  n'est  plus  qu'un  égout  qui 
va  se  perdre  ignoré  dans  la  Moskva  en  aval  du  Kremlin.  .Mais  le  nom 
est  resté  à  la  rue  sous  laquelle  il  cache  ses  eaux  limoneuses. 


Quelques  heures  de  flânerie  dans  ce  ciuartier  central  pourront  ini- 
tier le  touriste  aux  productions  de  l'art  et  de  l'industrie  russes  :  boissel- 
lerie,  broderie,  orfèvrerie.  Il  constatera  que  ces  produits  sont  trop  sou- 
vent,   hélas  !   submergés  et  perdus  parmi  ceux  de  l'industrie  étrangère. 


92 


M  O  s  C  O  U 


S'il  veut  connaître  les  œuvres  courantes  des  peintres  russes,  il  n'aura 
qu'à  visiter  l'exposition  permanente  des  tableaux  de  la  Société  des  Amis 
des  Arts;  s'il  veut  étudier  les  progrès  de  l'art  industriel,  il  pourra  visiter 
l'école  de  dessin  qui  porte  le  nom  des  Strogonov,  le  musée  des  arts  indus- 
triels et  constater  que  l'ornementation  russe  abonde  en  motifs  exquis  et 
délicats. 


L'église  de  la  Vierge  du  Don. 

Mais  l'art  national  ne  produit  pas  assez  pour  lutter  contre  les  produits 
et  les  modèles  de  l'étranger.  Peut-être  aussi  n'est-il  pas  suffisamment 
apprécié  des  nationaux.  Il  y  a  quelques  années,  j'étais  à  Moscou.  J'aurais 
voulu  en  rapporter  un  bijou  émaillé  en  style  russe  —  la  Russie  produit 
des  émaux  exquis.  Je  bouleversai  en  vain  tous  les  tiroirs  des  joailliers 
des  R/ady  ou  des  quartiers  voisins.  Ce  n'était  partout  que  de  la  came- 
lote allemande,  de  l'article  de  Paris  fabriqué  à    l'ierlin. 

Au  Nord  de  la  ville,  sur  le  boulevard  Sadovaïa,  deux  monuments 
attirent  notre  attention  :  la  tour  dite  de  Soukharev  et,  un  peu  plus  loin, 
vers  l'Est,  l'arc  de  triomphe  appelé  la  Porte  Rouge. 

La  Tour  de  Soukharev  'Soukhareva  P>achnia)  porte  le  nom  d'un  régi- 


l.A   \1  l.LE    HI.ANCII  !■;  g. 

ment  commandé  naguère  par  le  slolnik  léchanson^  Soukharev,  régiment 
qui^  à  l'époque  de  la  fameuse  révolte  des  strieltsy  ^  resta  fidèle  à  Pierre  le 
Grand.  Quand  le  peuple  vit  s'élever  cette  tour  octogone,  il  l'appela  la  fian- 
cée d'Ivan  le  Grand  (voir  plus  haut,  ch.  iv).  La  tour  surmonte  une  porte 
de  ville  surmontée  elle-même  de  logements  et  de  magasins.  C'était  un 
ouvrage  militaire.  Sous  les  arcades,  maintenant  ouvertes  jour  et   nuit  à 


^S^SJCT^ 


La  Tour  de  Soukharev. 


tout  venant,  on  reconnait  encore  l'emplacement  des  gonds  qui  supportaient 
les  lourds  battants. 

Du  côté  qui  fait  face  à  la  ville  s'étend  une  galerie  à  lac^uelle  on 
accède  par  un  plan  incliné  qui  servait  naguère  à  descendre  ou  à  monter 
les  provisions  de  la  garnison. 

Dans  cet  édifice,  Pierre  le  Grand  avait  installé  une  école  de  commerce 
et  de  navigation  qui  fut  transportée  à  Saint-Pétersbourg  en  1815  ;  la  tour 
servait  d'observatoire.  De  183 1  à  1900,  le  premier  étage  a  abrité  un  réser- 
voir d'eau  qui  alimentait  une  partie  de  la  ville. 

Au  pied  de  cet  édifice  qui  rappelle  des  souvenirs  si  divers,  se  tient,  à 
certains  jours,  un  marché  de  bric  à  brac  où  les  antiquaires  et  les  biblio- 
philes peuvent  parfois  rencontrer  quelque  trouvaille.  Au  temps  jadis,  il 


94 


MOSCOU 


n'était  pas  rare  dV  voir  échouer  de  beaux  livres  français  du  xviir'  siècle 
dont  le  brocanteur  moscovite  ne  savait  pas  toujours  la  valeur. 

En  suivant  la  Sadovaïa  dans  la  direction  du  Sud-Est,  nous  arrivons  à 
la  Porte  Rouge  ;  elle  est  moins  intéressante  que  l'arc  de  triomphe  dont 
nous  parlions  tout  à  l'heure.  C'est  une  construction  en  stj-le  baroque 
construite  en   1742   sous  la  direction  du  prince  Oukhtomsky  à  l'occasion 


La  Porte  dite  Ilinskau. 


du  sacre  de  l'impératrice  Elisabeth.  Cette  porte  à  trois  baies  est  peinte 
en  couleur  rouge  —  d'oi^i  son  nom  —  et  flanquée  de  colonnes  blanches. 
Après  son  couronnement,  Elisabeth  passa  en  grande  pompe  sous  le  nouvel 
édifice  pour  se  rendre  au  palais  I-efort.  Ce  palais  avait  été  construit  par 
Pierre  le  (irand  pour  son  célèbre  collaborateur,  l'ingénieur  genevois 
Eefort  c[ui  a  donné  son  nom  à  un  quartier  de  Moscou  II  existe  toujours, 
mais  il  n'a  qu'un  intérêt  historique. 

Si,  après  avoir  dépassé  la  Porte  Rouge,  nous  continuons  notre  marche 
vers  le  Xord,  nous  dépassons  les  gares  des  lignes  de  Saint-Pétersbourg, 
delaroslavl,  de  Kazan,  nous  longeons  l'Etang  rouge,  un  de  ces  innom- 
brables étangs  bordés  d'arbres  qui  donnent  un  caractère  rustique  à  cer- 
tains c^uartiers  de  la  capitale,  et  nous  arrivons  au  parc  Sokolniki,    autre- 


I.A    \  I  l-I.l'.    lU.ANCll  K  95 

nient  dit  parc  des  fauconniers,  dont  le  nom  évoque  le  souvenir  tles 
anciennes  chasses  tsariennes.  Ce  parc  est  pour  Moscou  ce  que  le  bois  de 
Boulogne  est  pour  Paris.  Peut-être  vaut-il  mieux  direle  Vésinet.  Malgré  la 
splendeur  de  sa  végétation,  de  ces  conifères  et  de  ces  bouleaux  qui 
portent  en  eux  je  ne  sais  quelle  grâce  mélancolique,  il  ne  répond  nulle- 
ment à  l'idée  d'une  forêt  vierge.  Nous  sommes  loin  du  temps  de  la  chasse 
au  faucon. 

On  chercherait  en  Vain,  je  crois,  sous  les  ombrages  de  Sokolniki  les 
chevreuils   qui    se    rencontrent  encore  dans  certains  fourrés    du   bois   de 


Château  de  Petrovsky  aux  environs  Je  Moscou. 

Boulogne.  D'un  rond-point  central  partent  en  éventail  un  certain  nombre 
d'avenues  bordées  de  maisons  de  campagne  (datchas)  en  bois,  d'un  style 
souvent  fort  pittoresque  et  dont  quelques-unes  suffiraient  à  justifier  une 
excursion  dans  ces  lointains  parages. 

Quelques-unes  présentent  des  types  exquis  de  cette  architecture  en 
bois  dans  laquelle  les  Russes  excellent.  Autour  de  la  plupart  règne,  à  la 
hauteur  du  rez-de-chaussée,  une  galerie  de  bois  abritée  par  une  vérandah 
qui,  pendant  la  chaleur  de  l'été,  abrite  les  datcluiikis  en  villégiature  et 
leurs  hôtes. 

Heureux  qui  a  pu  jouir  pendant  les  belles  soirées  d'été  de  la  cordiale 
hospitalité  russe  et  des  longues  conversations  dirigées  par  l'aimable  maî- 
tresse de  maison  qui  trône  devant  le  samovar  1 

Toute  la  région  Est  de  Moscou  est  fort  pauvre  en  monuments.  En 
redescendant  vers  le  quai  de  la  Moskva,  nous   rencontrons  au  confluent 


96 


.MOSCOU 


de  la  petite  rivière  laousa  un  ensemble  plus  colossal  que  majestueux  de 
bâtiments.  C'est  la  Maison  des  Enfants  trouvés  ou  comme  dit  la  dénomi- 
nation russe,  la  Maison  d'éducation  (Vospitatelny  doni;,  grandiose  éta- 
blissement de  bienfaisance  c[ui  remonte  au  règne  de  Catherine  II.  Un 
peu  plus  loin,  également  au  bord  de  la  rivière,  s'élève  le  nouveau  Cou- 
vent du  Sauveur,  l'un  des  plus  anciens  de  Moscou.  Il  date  du  Xlli"  siècle. 


La  Porte  Kroutitskaï.i. 


Sous  sa  forme  actuelle,  il  remonte  au  xvi'.  Sa  grande  muraille  blanche  lui 
donne  l'aspect  —  familier  aux  couvents  russes  —  d'une  forteresse.  L'une 
de  ses  nombreuses  églises  possède  une  image  du  Seigneur,  une  icône 
achiropoïète  (non  faite  à  la  main),  image  miracideuse  apportée  au 
xvr  siècle  de  Viatka  et  qui  est  l'objet  d'une  dévotion  toute  particulière. 
Ce  monastère,  au  temps  jadis,  dépendait  du  prikaze,  autrement  dit  de  la 
chancellerie  du  grand  palais,  et  les  membres  de  la  famille  tsarienne  se 
plaisaient  à  y  faire  leurs  dévotions.  Plusieurs  des  premiers  Romanov  y 
sont  enterrés,  notamment  la  mère  du  tsar  Michel  morte  en  religion,  sa 
sœur  Irène,  ses  frères  Boris,  Nikita,  Léon,  Jean. 

L'église  de  la  Transfiguration,  construite  par  le  premier  Romanov, 
possède,  comme  les  églises  du  Kremlin,  de  grandes  peintures  murales  où 
figurent  accolées  comme  dans  la  cathédrale  de  l'Annonciation  (voir  p.  ,^8) 


I.A    \MI.I.I':    lîLAXCIIK        •  97 

les  grands  philosophes  de    l'antiquité  grecque    et  les  saints    de   l'église 
russe. 


C-, 


Sur  la  rive  gauche  de  la  Moskva,  tout  à  l'extrémité  de  la  ville,  il  est 
encore  un  monastère  qui  mérite  notre  attention.  C'est  celui  qui  porte  le 
nom  de  Saint-Siméun  et  qui  a  inspiré  à  Karamzine  l'une  des  pages   les 


qS  MOSCOU. 

plus  curieuses  de  la  littérature  russe,  vers  la  fin  du  xviil"  siècle.  I.e  mor- 
ceau qu'on  va  lire  est  extrait  d'une  nouvelle  intitulée  La  pauvre  Lise  qui 
parut  vers    1795,  et  qui  fit  couler  des  torrents  de  larmes. 

«  L'endroit  qui  me  charme  le  plus  aux  environs  de  Moscou,  —  écrivait 
Karamzine,  —  c'est  celui  où  s'élèvent  les  tours  sombres  et  gothiques  du 
monastère  de  vSaint-Siméon  (le  gothique  n'est  bien  entendu  que  dans  l'ima- 
gination de  Karamzine\ 


La  Porte  Rousse. 


De  cette  colline  on  découvre  à  droite  Moscou  presque  en  entier  avec 
cet  effra3'ant  amas  de  maisons  et  d'ég"lises  qui  se  présente  aux  3'eux  sous 
l'aspect  d'un  gigantesque  amphithéâtre,  tableau  majestueux,  surtout  quand 
il  est  éclairé  par  le  soleil,  quand  les  rayons  du  couchant  font  flamboyer 
d'innombrables  croix  dressées  vers  les  cieux.  A  mes  pieds  s'étendent  des 
prairies  grasses,  drues,  émaillées  de  fleurs;  derrière,  sur  les  sables  jaunes 
coule  la  rivière  lumineuse,  agitée  par  les  rames  légères  des  barques  de 
pécheurs,  où  gémissent  sous  le  gouvernail  de  lourdes  péniches  venues  des 
contrées  les  plus  fertiles  de  l'empire  russe,  qui  nourrissent  de  leur  blé  la 
ville  de  Moscou.  De  l'autre  côté,  c'est  un  bois  de  chênes  ;  sur  sa  lisière 
paissent  de  nombreux  troupeaux;  là  déjeunes  bergères  assises  à  l'ombre 
des  arbres,  chantent  leurs  chants  simples  et  mélancoliques,  pour  abréger 


i.A  \'  1 1.1.  !•:  i;i..\X(ii  i''. 


99 


la  longueur  des  jours  d'été  .si  monotones.  Un  peu  plus  loin  dans  l'épaisse 
verdure  d'ormes  anticiues,  étincellent  les  coupoles  d'or  du  monastère  de 
Saint-Daniel;  plus  loin  encore,  presc^ue  sur  les-limites  de  1  horizon,  bleuis- 
sent les  .Montagnes  des  Moineaux.  A  gauche,  on  aperçoit  de  vastes  plaines 
couvertes  de  blé,  de  petits  bois,  trois  ou  quatre  \'illages,  et  dans  le  loin- 
tain, le  village  de  Kolomenskoe  avec  son  liaut  palais. 


Le  Monastère  Je  Saint-Siméon. 


Je  viens  souvent  en  cet  endroit  ;  presque  chaque  année  j'y  viens 
saluer  le  printemps.  J'y  viens  aussi  aux  jours  sombres  de  l'automne  gémir 
avec  la  nature.  Les  vents  hurlent  terriblement  dans  les  murailles  du 
monastère  abandonné,  parmi  les  tombeaux  recouverts  de  hautes  herbes, 
et  dans  les  sombres  corridors. 

Là,  appuyé  sur  les  ruines  des  monuments  funéraires,  j'écoute  le  sourd 
gémissement  des  temps  engloutis  dans  l'abîme  du  passé,  gémissement  qui 
fait  tout  ensemble  frémir  et  frissonner  mon  cœur.  Parfois  j'entre  dans  les 
cellules  et  je  me  représente  ceux  qui  vécurent  sous  leur  abri.  Tableaux 
mélancoliques!  Ici  je  vois  un  vieillard  au.x  cheveux  gris,  agenouillé  devant 
le  crucifix  et  demandant  au  Seigneur  de  le  délivrer  bientôt  de  ses  liens 
terrestres...    Là  un  jeune  moine,  le  visage  pâle,  l'œil  alangui,  contemple 


100  MOSCOU 

la  campagne  à  travers  la  grille  de  sa  fenêtre;  il  voit  les  joveux  oiseaux 
naviguer  librement  dans  les  flots  de  l'atmosphère,  il  les  voit  et  ses  j-eux 
versent  des  larmes  amères.  Il  languit,  s'épuise,  se  dessèche  et  la  cloche 
mélancolique  me  prédit  sa  mort  prématurée.  D'autres  fois  sur  les  portes 
du  temple,  je  contemple  la  peinture  des  miracles  qui  se  sont  accomplis 
dans  ces  lieux.  Ici  des  poissons  tombent  du  ciel  pour  nourrir  les  habi- 
tants du  monastère,  assiégé  par  de  nombreux  ennemis  ;  là,  l'image  de  la 
Mère  de  Dieu  met  les  ennemis  en  fuite.  Tous  ces  spectacles  renouvellent 


Le  Monastère  de  la  Vierge  du  Don. 

dans  mon  esprit  l'histoire  de  notre  patrie,  l'histoire  lamentable  de  ces 
temps  où  les  farouches  Tatares  et  les  Lithuaniens  ravageaient  par  le  fer  et 
le  feu,  les  environs  de  notre  capitale,  où  la  malheureuse  Moscou,  comme 
une  veuve  sans  défense,  n'attendait  que  du  Seigneur  un  secours  contre  ses 
cruelles  épreuves.  » 


Le  monastère  de  Saint-.Siméon  n'est  pas  seulement  intéressant  par  le 
rôle  qu'il  joue  dans  l'œuvre  littéraire  de  Karamzine.  Ses  églises,  notam- 
ment celle  de  la  ^'iero•e,  méritent  d'être  visitées.  Elles  renferment  des 
tombeaux  de  personnages  illustres,  et  parmi  eux,  celui  de  Siméon  Bek- 
boulatovitch.  C'était  un  tsarévitch  —  dépossédé  ■ —  de  Kazan  qui  devint 
chrétien  et  mourut  moine.  Il  tint  pendant  le  règne  d'Ivan  le  Terriljle  un 
rôle  assez  singulier. 

Vers  i5g5,  Ivan  eut  la  fantaisie  de  le  proclamer  tsar  de  toutes  les  Rus- 
sies  et  de  jouer  vis-à-vis  de  lui  la  comédie  qui  fut  jouée  depuis  par  Pierre 


l.A    \'  1  l.LK    BLANCHE  loi 

le  Grand  v'is-à-vis  du  prinro  Romodanovsk)-.  Il  affecta  de  n'être  ([ue  son 
lieutenant.  Cette  comédi(>  dura  peu  de  temps  et  le  tsar  ///  partihiis  réduit 
à  la  maigre  principauté  de  Tver,  reprit  vis-à-vis  du  Terrible  le  rôle  officiel 
de  Kholop  lesclave)  suivant  les  règles  du  protocole  en  usage  dans  ce 
temps-là. 

Près  de  lui  reposent  maints  représentants  des  grandes  familles  russes, 


L'église  de  la  Nativité. 


des  Boutourline,  des  Tatistchev,  des  Golovine.  Du  clocher  principal  de 
la  cité  monastique,  on  découvre  une  vue  splendide  sur  Moscou.  Ce  qui 
distingue  Moscou  des  autres  villes  d'Kurope,  c'est  que  le  spectateur  a 
tout  ensemble  sous  les  veux,  une  très  grande  ville  et  un  très  grand  vil- 
lage. Tel  groupe  de  maisons,  tel  bosquet,  tel  étang  présente  tout  à  coup 
un  paysage  rustique  qui  nous  charme  d'autant  plus  que  dans  une  capitale 
il  est  moins  attendu. 

En  quittant  le  monastère  de  .Saint-Siméon,  le  touriste  sensible,  et  qui 
connaît  sa  littérature  russe  ne  saurait  manquer  de  faire  un  pèlerinage  à 
l'étang  voisin  que  le  plan  de  Ba-deker   appelle   l'étang  de  Lisin  et  qu'il 


MOSCOU 


faut  en  réalité  appeler  l'étang  de  Lisa.  Il  se  rattache  à  l'histoire  de  cette 
pauvre  Lisa,  chantée  par  Karamzine,  qui  a  fait  couler  tant  de  larmes. 
Cette  histoire  a  été  traduite  en  français  à  Paris  en   iSo8. 


Eglise  de  l'Assomption. 


V'..cv.;^\v>;'' Mi    •' 

■>£■  -■*t!#r#«^à^ï' 


^âi>- 


VerestclKiguine    L'apothéose  de  la  guerre. 


CHAPITRE    IX 


LE  MUSÉE  TRETIAKOV.   —  LA  PEINTURE   RUSSE 


I 


Jusqu'ici  nous  n'avons  point  encore  franchi  la  Moskva.  Nous  sommes 
restés  sur  la  rive  droite.  La  rivière  partage  la  ville  en  deux  jDarties  fort 
inégales.  Le  quartier  qui  s'étend  sur  la  rive  gauche  et  qui  est  enveloppé 
dans  un  pli  de  la  Moskva  ne  représente  guère  que  la  sixième  partie  de 
la  surface  de  la  ville.  C'est  un  quartier  mort  —  le  Zamoskvorietchié 
le  transmoscovien'  ;  il  est  habité  surtout  par  des  familles  de  marchands 
ou  de  petits  employés.  Il  ne  compte  guère  de  monuments  historiques. 
Deux  monastères  seulement  méritent  d'être  visités,  celui  de  .Saint-Daniel, 
qui  garde  les  restes  du  grand  humoriste  Gogol  ;  celui  de  la  Vierge  du 
Don,  fondé  au  xvr  siècle,  pour  rappeler  une  victoire  remportée  au 
xiv°    sur   les   ïatares   et    rendre    hommage    à    une   image    miraculeuse 


104 


MOSCOU 


de  la  Vierge,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut.  Ce  couvent  ne  fut 
pas  épargné  par  les  Français  en  1812.  Son  cimetière  garde  quelques- 
uns  des  écrivains  russes  les  plus  célèbres  :  Kheraskov,  Soumarokov, 
Dmitriev,  Bantych-Kaminsky ,  et  la  famille  historique  des  Dolgorouki, 
qui  a  donné  son  nom  à  l'une  des  églises  du  monastère  fondée  par  leur 
libéralité. 

Assurément,  ces  deux  monastères  ont  leur  intérêt  ;  mais  il  y  a  tant  de 


Passade  Tretialcov. 


couvents  à  Moscou  !  Le  touriste  pourrait  à  la  rigueur  se  dispenser  de  passer 
les  ponts  s'il  n'était  attiré  sur  la  rive  gauche  par  la  galerie  Tretiakov  qui 
renferme  l'ensemble  le  plus  riche  et  le  plus  intéressant  des  productions 
de  l'art  russe.  Cette  galerie  vaut  à  elle  seule,  non  seulement  la  traversée 
de  la  Moskva,  mais  même  le  voyage  de  Moscou. 

Cette  galerie  doit  son  origine  et  son  nom  à  un  riche  collectionneur, 
Paul  Mikhaïlovitch  Tretiakov,  un  gros  marchand  de  draps,  né  en  1832, 
mort  en  1892.  Possesseur  d'une  grande  fortune,  lo\-alement  acquise  dans 
les  affaires,  il  la  consacra  uniquement  à  acquérir  et  à  grouper  les  œuvres 
de  l'école  nationale.  Avant  lui,  deux  collectionneurs  seulement  s'étaient 
occupés  de  former  des  collections  analogues.  L'un  était  le  directeur  des 
Ainmlcs  pj/n'ol/qiics,   Paul  Pelrovich   Svinine.    né   en 


LE    M  USÉ  F    TRFTlAKn\- 


LA    PEINTURE    RUSSE 


10? 


1839.  L'autre  était  i-edor  Ivanovich  Prianichnikov  né  en  17S6,  mort  en 
1867),  qui  fut  directeur  des  postes.  Acquise  après  sa  mort  par  l'Empereur 
Alexandre  II,  cette  collection  fait  aujourd'hui  partie  du  Musée  Rou- 
miantsov.  l'.lle  est  beaucoup  moins  riche  et  moins  intéressante  que  celle 
à  lac^uelle  Tretiakov  a  attaché  son  nom'. 

Le   meilleur   moyen  de   nous    orienter  dans  l'étude  de  ces  deux  pré- 


M.iison  particulière  J.ins  hi  rue  laldmank.i . 

cieuses  galeries,  c'est  de  jeter  un  coup  d'o-il  sur  l'histoire  de  la  peinture 
russe.  De  même  que  l'architecture,  elle  a  d'abord  été  foncièrement  b3^zan- 
tine.  Les  artistes  —  si  l'on  peut  leur  donner  ce  nom  —  se  consacraient 
surtout  à  des  sujets  religieux  ;  ils  peignaient  leurs  personnages  d'après  des 
traditions  immuables  dans  une  attitude  hiératique.  La  plupart  de  ces  /t'o- 
;z(?^rtr/5//(:6' sont  restés  anonymes.  L'un  des  premiers  disciples  des  maîtres 
grecs,  dont  le  nom  soit  arrivé  jusqu'à  nous,  était  un  moine  André  Rou- 
blev   (xv°  siècle  .    On    admire    encore   aujourd'hui  quelques-unes  de  ses 


'  Le  Musée  Tretiakov  est  presque  entièrement  consacré  ,i  la  peinture-  11  renferme 
cependant  deu.x  marbres  du  célèbre  sculpteur  Antokolsky  (né  en  1843,  à  Vilna,  mort  en 
1802),  qui  fut  membre  de  notre  Académie  des  Beaux-Arts.  Nous  en  donnons  ici  la  repro- 
duction . 


I  n6  MOSCOU 

œuvres  au  monastère  de  Saint-Serge,  non  loin  de  31oscou,  dans  la  cathé- 
drale de  Vladimir  sur  la  Kliazma  ;  d'autres  peintres  d'icônes  ont  laissé 
un  nom  :  Vladimir  Tchirine,  Nazaire  Istomine. 

Dans  la  seconde  moitié  du  XVir  siècle,  on  voit  se  former  à  Moscou,  au 


Antokolsk)'.   Ivan  le  Terrible. 

palais  des  Armures,  une  école  officielle  de  peintres  nourris  et  rétribués 
parle  souverain. 

Vers  cette  époque,  quelques  imagiers,  sous  l'influence  de  l'étranger, 
commencent  à  secouer  le  joug  de  la  tradition  et  s'essayent  à  donner  plus 
de  vie  à  leurs  œuvres  en  peignant  à  la  manière  franqitc,  c'est-à-dire  occi- 
dentale. L'un  des  plus  remarquables  est  Ouchakov,  dont  les  œu\res  les 


I.F.    MrSl'lC    TRKTIAKOV.    -    l.A    P  K  1  X  T  t  '  K  F.    KCSSE  107 

plu-^  intérpssanlos  drcoront  l'église  do  la  Sainte-Mère  de  Dieu  de  Géorgie 


Antokolsky.   Martyre  chrétienne. 


dans  le  quartier  du  Kilaï-Gorod.  11  ne  se  contente  pas  d'être  peintre  ;  il 
nous  a  laissé  des  eaux-fortes  qui  ne  sont  pas  sans  valeur.  Sa  maison 
devient  un  rendez-vous  d'artistes,  une  sorte  d'académie  avant  la  lettre. 


io8  MOSCOU 

I/un  des  habitués  de  son  atelier,  Joseph  Vladimirov,  écrit  contre  les 
traditionnalistes  un  traité  où  il  combat  la  routine  et  défend  l'esprit  nou- 
veau qui  commence  à  pénétrer  même  dans  le  domaine  de  la  peinture.  Il 
explique  les  secrets  de  l'art  occidental  qui  sait  représenter  les  person- 
nages de  l'Kcriture,  non  pas  seulement  dans  l'attitude  hiératique  fixée  par 
la  tradition,  mais  comme  des  personnages  vivants.  «  Quand  nous  voyons 
chez  les  étrangers  les  figures  du  Christ  et  de  sa  mère,  nos  yeux  se  rem- 
plissent de  joie  et  d'amour.   » 

Mais  ces  tendances  novatrices  prennent  aux  yeux  du  clergé  un  carac- 
tère hérétique.  Le  patriarche  Nicon,  qui  fut  à  tant  d'autres  points  de  vue 
un  réformateur,  faisait  rechercher  les  images  en  style  franc,  leur  faisait 
crever  les  veux  et  prescrivait  de  les  promener  par  la  \ille  ainsi  désho- 
norées. En  1654,  en  présence  du  tsar  et  du  patriarche  d'Antioche.  il  voua 
solennellement  à  l'anathème  ciuiconque  détiendrait  chez  lui  des  images 
franquis. 

Le  successeur  de  Nicon  interdit  d'imprimer  des  images  sur  du  papier 
et  dacheler  des  images  allemandes,  nécessairement  hérétiques. 

Les  théologiens  russes  déclaraient  qu'il  était  abominable  de  peindre 
comme  on  le  faisait  en  Occident  la  nudité  de  la  Vierge  ou  de  l'enfant 
Jésus. 

Pierre  le  Grand,  qui  introduisit  si  Ijrutalement  tant  d'innovations, 
n'osa  pas  réagir  contre  le  traditionnalisme  du  clergé.  Il  se  contenta  de 
créer  à  Moscou,  sous  le  patronage  du  métropolitain  h'.tienne  lavorsky,  une 
sorte  d'académie  de  peinture  religieuse.  Il  interdit  rigoureusement  les 
images  sculptées,  sauf  sur  les  croix  en  métal. 

Et  pourtant  il  se  piquait  d'être  quelque  peu  artiste.  Pendant  son  séjour 
en  Hollande,  il  n'avait  pas  seulement  étudié  la  pratique  du  marin  et  de 
l'ingénieur.  Il  avait  appris  à  tourner  le  bois  et  l'ivoire,  et  à  travailler  ces 
matières.  De  cette  même  main  qui  faisait  voler  les  tètes  des  Stricltsy,  il 
nous  a  laissé  un  médaillon  représentant  Louis  X\',  un  autrr  qui  repré- 
sente saint  André,  et  une  statue  de  l'aiiôtre  l'ierre. 

Il  organisa  auprès  de  la  typographie  impériale  de  .Saint-Pétersbourg 
l'enseignement  du  dessin.  Cet  enseignement  fut  d'abord  donné  par  un 
ancien  peintre  d'images;  peu  à  peu,  grâce  aux  influences  étrangères,  il 
s'émancipa  de  la  tradition.  D'autre  part,  Pierre  envo\'ait  à  l'étranger  des 
spécialistes  étudier  les  arts  européens  :  deux  architectes  Oustinov  et 
Korobev,  et  le  peintre  x\ndré  Matvieev  en  Hollande;  les  deux  frères 
Nikitine  et  Zakharov.  et  le  graveur  Korovine  en  Italie  et  en  France.  1  )e 


T,  i'    Ml'SKl'    TKKTIAKO\' 


r.A    PEINT  TRI-    RUSSR 


T 110 


nombreux  Allemands,  Italiens,  Français  étaient  appelés  en  Russie  et 
décoraient  de  leurs  œuvres  la  nouvelle  capitale.  Mais  ils  ne  se  souciaient 
guère  de  former  des  élèves  qui  auraient  pu  dexenir  pour  eux  des  concur- 
rents redoutables,  et  ils  songeaient  ])lutnt  à  «  faire  du  métier  «  qu'à  exé- 
cuter de  \'éritables  œuvres  dart. 

.V  diverses  reprises,   Pierre  le  Cirand  songea  à  fonder  une  ^Vcadémie 
des  Beaux-Arts;  mais  le  projet  n'aboutit  pas.   On  se   contenta   de  créer 


Sourikov.  Exécution  des  Strielts)'. 

auprès  de  l'Académie  des  Sciences  une  section  artistique,  où  l'enseigne- 
ment fut  confié  à  des  étrangers,  le  peintre  Gsell,  le  sculpteur  Olsner, 
l'architecte  Marzelius  ;  parmi  les  premiers  élèves  de  Gsell  on  peut  citer 
les  peintres  André  Grekov  et  Ivan  Bogdanov.  Une  école  de  gravure, 
dirigée  par  l'illiger,  ^Vortmann  et  Stenglini.  produisit  surtout  des  artistes 
plus  ou  moins  habiles  à  illustrer  des  publications  techniques. 

En  1733,  le  baron  Keyserling,  président  de  l'Académie  des  Sciences, 
proposa  la  fondation  d'une  Académie  spéciale  des  Beaux-Arts,  mais  cette 
proposition  n'aboutit  pas. 


En  1748  nous  trouvons  à  Pétersbourg,  comme  professeurs,  un  décora- 
teur A'aleriani,  un  peintre  Gradizzi,  un  sculpteur  Duncker.  Ils  se  réunis- 
sent à  des  intervalles  plus  ou  moins  rapprochés  et  prennent  dans  les 
procès-verbaux  de  leurs  réunions  le  titre  de  membres  de  l'Académie  des 


iio  M  ose  01' 

Beaux-Arts.  Ils  n'}^  ont  officiellement  aucun  droit.  Xous  connaissons  les 
noms  de  quelques-uns  de  leurs  élèves. 

C'est  à  l'école  de  Valeriani  que  s'est  formé  le  portraitiste  I-evitsky, 
dont  nous  parlerons  tout  à  l'heure,  et  .Alakhaev,  qui  publia,  en  1753,  des 
vues  panoramiques  de  .Saint-Pétersbourg. 

SoHS  le  règne  de  l'impératrice  l'Elisabeth  Petrovna  se  produisit  une 
violente  réaction  contre  les  influences  allemandes  si  puissantes  en  Russie 
depuis  Pierre  le  Grand. 

Désormais  ce  sont  surtout  des  artistes  français  qui  vont  construire  et 
orner  les  temples  ou  les  palais.  Mais  nous  ne  voulons  pas  étudier  ici 
l'histoire  des  artistes  étrangers  en  Russie  ;  il  s'agit  seulement  de 
montrer  comment  les  artistes  russes  se  sont  formés  à  l'école  de  ces 
maîtres. 

Nous  avons  déjà  signalé  les  peintres  envoyés  à  l'étranger  par  Pierre 
le  Grand.  André  Matviee\-  ne  fut  pas  indigne  des  maîtres  chez  lesquels  il 
avait  étudié;  son  tableau  allégorique  La  Peint  lire,  qui  fait  partie  de  la 
collection  Strog(jnov,  est  une  ceuvre  académique,  élégante  et  froide,  qui 
ne  trahit  nullement  la  nationalité  de  son  auteur,  mais  qui  aurait  singuliè- 
rement étonné  les  boïars  du  XVI''  siècle  s'il  leur  avait  été  donné  de  péné- 
trer dans  l'atelier  de  l'artiste.  Nikitine  avait  étudié  à  Rome  ;  ce  fut  sur- 
tout un  peintre  de  ])ortraits  ;  on  admire  particulièrement  celui  de  Pierre 
le  Grand  sur  son  lit  de  mort.  L'empereur  était  très  fier  de  cet  artiste.  Il 
écrivait  à  sa  femme  : 

«  Prie  le  roi  de  Prusse  de  se  faire  peindre  par  Xikitine,  afin  que  le 
monde  sache  cjue  nous  avons,  nous  aussi,  des  maîtres  distingués.  «  Parmi 
les  peintres  antérieurs  à  la  fondation  de  l'Académie  des  Beaux-Arts,  on 
peut  encore  citer  Antropov,  qui  fut  un  des  maîtres  de  Levitsky.  La 
galerie  Tretiakov  possède  un  portrait  de  lui. 

Levitsk}-  ,  1735-1S22  fut  le  grand  portraitiste  russe  du  xviii''  siècle. 
•Son  œuvre  a  été  étudiée  récemment  dans  deux  articles  de  M.  Denis 
Roche,  publiés  par  la  Galette  des  Beaux- Arts  (juin  et  octobre  1903).  Il 
avait  commencé  son  éducation  avec  Antropov,  il  l'acheva  sous  la  direc- 
tion de  deu.x  étrangers,  Lagrenée  et  Valeriani.  Les  représentants  des 
grandes  familles  russes  lui  donnaient  souvent  la  préférence  sur  les 
artistes  français,  italiens,  allemands.  Scandinaves,  anglais  c[ui  pullulaient 
alors  à  Saint-Pétersbourg.  .Son  grand  portrait  allégorique  de  Catherine  II 
a  inspiré  au  poète  Derja\ine  quelques  vers  célèbres  de  la  Vision  de 
Mourra. 


I.K    MrSKK    TRl'/l'l  AKOV.   —   I,A    PRIXTURK    RUSSE  m 

«  Une  femme  «Icscendil  des  nuages.  C'était  une  prêtresse  ou  une 
divinité.  l'ne  robe  blanche  faisait  flotter  sur  elle  ses  plis  d'argent;  une 
couronne  murale  ornait  sa  tête:  sur  sa  poitrine  Ijrillait  une  ceinture  d'or. 
.Semblable  ii  l'arc-en-ciel,  un  ruban  de  pourpre  sombre  descendait  de 
son  épaule  droite  sur  son  flanc  gauche.  La  main  étendue  sur  l'autel,  elle  y 
répandait  des  pavots  odorants  et  servait  le  Dieu  tout-puissant.  Un  aigle 


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idi 

Vladimir  MakovsUy.  Chez  le  juge  de  paix. 

immense,  l'aigle  du  Xord,  compagnon  des  triomphes  de  la  foudre,  mes- 
sager des  gloires  héroïques,  assis  près  d'elle  sur  un  monceau  de  livres, 
gardant  les  saintes  lois  qu'elle  avait  promulguées.  Il  tenait  entre  ses  serres 
des  foudres  éteintes,  des  branches  de  lauriers  et  d'olivier  sur  lesquelles  il 
semblait  endormi.  » 


Le  genre  le  plus  recherché  en  Russie  au  XViii^  siècle,  c'est  le  portrait, 
non  pas  le  portrait  intime  comme  nous  l'aimons  aujourd'hui,  mais  le  por- 
trait officiel,  allégorique,  avec  tout  un  attirail  d'armures,  d'uniformes,  de 
décorations,  de  perruques,  de  paniers,  de  poudre,  de  mouches  et  d'acces- 
soires, sur  un  fond  d'architecture  splendide  ou  de  meubles  somptueux. 


112  MOSCOU 

La  plupart  de  ces  portraits  ne   sont  que  de  nobles  et   prétentieuses  gra- 
vures de  modes. 

Mais  il  est  temps  d'arriver  à  la  fondation  réelle  et  définitive  de  l'Aca- 
démie des  Beaux-iVrts.  Ce  fut  le  comte  Schouvalov  qui  eut  l'honneur  de 
créer  presque  simultanément  l'Université  de  Moscou  et  l'Académie  de 
Saint-Pétersbourg.  Elle  fut  ouverte  le  6  novembre   1757. 

Parmi  ses  premiers  maîtres,  nous  vo5'ons  figurer  plusieurs  de  nos 
compatriotes,  le  peintre  Le  Lorrain,  le  sculpteur  François  Gilles.  Le 
généralBetsky  s'efforça  d'appliquer  à  cette  institution  naissante  les  théories 
qu'il  avait  puisées  à  Paris  dans  la  société  des  Encj'clopédistes.  Le  succès 
de  ses  efforts  fut  médiocre.  Les  jeunes  pensionnaires  recevaient  de  maî- 
tres étrangers  une  éducation  purement  mécanique.  Leurs  études  finies, 
on  les  envoyait  en  Italie.  Ils  revenaient  dans  leur  pa3's  sans  se  douter 
de  ce  qu'était  au  fond  ce  pays,  sans  connaître  sa  vie  réelle,  ses  mœurs, 
ses  éléments  pittoresques,  sans  soupçonner  la  poésie  de  son  histoire  ou 
de  son  paysage. 

Evidemment,  dans  ces  conditions,  un  art  vraiment  russe  ne  pouvait 
pas  s'élaborer.  D'autre  part,  la  période  napoléonienne  ne  fut  guère  favo- 
rable au  développement  des  Beaux-Arts.  L'institution  du  servage  ne  per- 
mettait pas  aux  vocations  de  se  produire.  Ce  ne  fut  guère  qu'à  dater  du 
règne  de  l'empereur  Nicolas  I",  que  l'Académie  répondit  aux  espérances 
légitimes  des  amis  des  Beaux-Arts, 

Les  élèves  de  l'Académie,  ne  trou\ant  pas  dans  leur  pavs  tous  les  élé- 
ments d'éducation,  devaient  nécessairement  aller  se  perfectionner  à 
l'étranger.  Ainsi  Nosenko  1737-177,1)  fut  élève  de  Vien.  Il  pratiqua, 
dans  le  st3de  de  son  maître,  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  peinture  reli- 
gieuse cosmopolite.  Son  Saint-André,  sa  Mort  d'Abel  sont  d'un  bon 
élève  sage  et  très  appliqué.  Il  forma  à  son  tour  des  élèves,  .Sokolov, 
Akimov,  qui  cultivèrent  la  peinture  pseudo-classique,  peignirent  des  Mer- 
cure, des  Icare  et  des  .\.donis.  Le  temps  n'était  pas  encore  venu  où  la 
Russie  aurait  le  courage  de  s'écrier  : 

Qui  nous  délivrera  des  Grecs  et  des  Romains? 

Ougrioumov  1^1764-1823")  s'essaye  à  aborder  des  sujets  nationaux,  mais 
dans  le  style  pseudo-classique.  Ses  héros  russes,  son  Vladimir,  son  Michel 
Feodorovitch  sont  échappés  d'un  atelier  greco-romain.  et  font  pendant  à  ce 
Minine   et  à   ce   Pojarskx'  dont   le   groupe  déshonore  la    place   Rouge  '. 

'  Voir  plus  haut  p.  63. 


LE   MUSKi:    TRF.TIAKOV. 


r.A    i'KIXTURE    RUSSE 


Borovikovsk}-  'i 757-1825),  peintre  religieux,  se  rattache  à  Técole  ita- 
lienne par  le  caractère  idéal  qu'il  prête  à  ses  figures.  Il  apporte  à  leur  exé- 
cution la  foi  naïve  et  tendre  des  anciens  imagiers.  Avant  d'entreprendre 
quelque  grand  ouvrage,  il  se  rend  à  l'église,  il  assiste  au  service  divin. 
Tout  en  préparant  sa  toile  ou  ses  couleurs,  il  se  fait  lire  l'Evangile  ou  la 
\'ie  des  Saints,  dont  il  veut  s'inspirer.  Son  «  Annonciation  »  dans  la  cathé- 
drale de  Kazan  (à  Pétersbourg'  est  une  œuvre  un  peu    mignarde,  idéa- 


Vladimir  Makovsky.  La  banque  a  déposé  son  bilan. 


liste  et  délicate.  l{gorov  mort  en  1851)  se  rattache  aussi  à  l'école  italienne, 
et  reçoit  le  titre  un  peu  hyperbolique  de  Raphaël  russe.  .Son  rival  Vasili 
Kouzmitch  Schebouev  1777-1855  ,  l'habile  décorateur  de  la  cathédrale  de 
Kazan  et  du  palais  de  Tsarskoé  Sélo  reçoit  de  son  côté  le  titre  de  Poussin 
russe. 

Nous  aurions  hâte  d'arriver  à  des  génies  vraiment  nationaux.  Mais  il 
faut  nous  attarder  encore  aux  productions  des  pseudo-classiques. 

Karl  Pavlovitch  Brullov  (ou  BriouUov,  1799-1852)  est  considéré  comme 
un  véritable  fondateur  d'école.  .Son  nom  de  Karl  suffit  à  nous  avertir  que 
nous  n'avons  pas  à  faire  à  un  Russe  pur  sang.  Et  de  fait  il  est  d'origine 
française;  il  appartient  à  une  famille  BruUo  chassée  de  France  par  la 
révocation  de  l'édit  de  Nantes,  établie  en  Allemagne  et  passée  en  Russie. 


114  MOSCOU 

Son  père  était  sculpteur  d'ornements  à  la  manufacture  de  porcelaine  de 
Saint-Pétersbourg.  Karl  Pavlovitch  fut  élève  de  l'Académie,  puis  alla  se 
perfectionner  à  Rome.  Après  s'être  essaj^é  dans  un  certain  nombre 
d'études  italiennes,  il  réussit  à  mettre  sur  pied  son  grand  tableau.  Le  Der- 
nier jour  de  Poinpéi  (1828).  Le  succès  fut  considérable  même  en  Italie. 
L'œuvre  exposée  en  France  fut  vivement  discutée.  Elle  fut  acquise  par 
A.  N.  Demidov  qui  l'offrit  à  l'Empereur,  lequel  en  fit  don  à  l'Académie. 
Le  public  vint  admirer  en  foule  la  toile  sensationnelle  et  prit  ainsi  le  che- 
min de  l'Académie  jusqu'alors  assez  ignorée...  et  le  goût  des  beaux  arts. 
BruUov  devint  à  Saint-Pétersbourg  le  grand  prêtre  de  la  peinture.  Les 
plus  remarquables  littérateurs  de  Tépoque,  les  Pouchkine,  les  Joukovsky, 
les  Koltsov,  le  musicien  Glinka  visitaient  son  atelier  et  se  disputaient 
son  amitié.  Un  poète  de  Moscou,  Lavrov,  écrivait  : 

Le  dernier  jour  de  Ponipéi 
A  été  le  premier  jour  de  la  peinture  russe. 

Par  les  sujets  qu'il  traite  Brullov  est  encore  un  peintre  cosmopolite. 
Une  seule  fois  il  s'essaN'a  à  traduire  un  épisode  de  l'histoire  nationale.  Il 
entreprit  de  ])eindre  le  siège  de  Pskov  jiar  lùienne  Batory  ;  mais  le  sujet 
ne  l'intéressait  qu'à  moitié,  il  ne  réussit  à  s'assimiler  ni  la  couleur  locale, 
ni  le  décor  historique,  et  il  abandonna  sa  toile  inachevée.  Ses  tableaux 
religieux,  le  Crucifiement,  V Assomption,  ne  sont  que  des  reflets  gris  de 
la  peinture  italienne.  Il  n'a  pas  le  sentiment  de  la  couleur;  ses  aquarelles 
valent  au  fond  mieux  que  ses  toiles.  Son  grand  mérite  est  dans  la  probité 
du  dessin. 

Il  ne  s'inquiéta  point  de  faire  des  élèves;  mais  il  eut  de  nombreux 
imitateurs.  Théodore  Antonovitch  Bruni,  originaire  de  la  .Suisse  italienne 
(i  800-1875),  s'inspira  des  Italiens  et  des  Allemands,  notamment  de  Corné- 
lius; son  tableau  biblique  le  5(7'^c'/z/  d'airain  (1838)  fit  presque  autant 
de  bruit  cjue  le  Dernier  jour  de  Poinpéi.  Il  décora  les  deux  grandes 
basiliques  de  la  Russie  moderne,  Saint-Isaac  de  Saint-Pétersbourg  et  le 
Sauveur  de  Moscou.  Pierre  Vasilievitch  Basine  (1793-1877)  attache  aussi 
son  nom  à  la  décoration  de  .Saint-Isaac  où  l'on  admire  un  Sermon  sur 
la  montagne  d'une  touche  large,  mais  un  peu  froide.  Markov  (1802- 
1878)  est  surtout  connu  par  un  tableau  allégorique  La  Fortune  et  le 
Pauvre,  et  par  la  coupole  de  l'église  du  Sauveur  où  il  a  essayé  de  repré- 
senter —  sujet  redoutable  s'il  en  fut  —  le  m^ystère  de  la  Sainte-Trinité. 


LE   MUSI'K   TRETIAKOV 


r.A  l'Kixn 


R  U  S  S  !•; 


H.S 


En  somme  les  artistes  jusqu'ici  peuvent  se  diviser  en  deux  catégories 
qui,  au  fond,  peuvent  se  ramener  à  une  seule.  Les  uns  sont  des  étrangers 
d'origine;  les  autres  nés  Russes  sont  des  cosmopolites.  La  plupart  d'entre 
eux  s'imaginent  qu'il  n'est  même  pas  possible  de  travailler  en  Russie. 
La  critique  partage  cette  opinion.  <  iogol,  qui  est  pourtant  si  profondément 


Un  marché  .i  Moscou . 


russe,  qui  a  si  puissamment  contribué  à  révéler  la  Russie  à  elle-même 
écrivait  dans  sa  Perspective  de  la  Neva  [Ncvsky  Prospekt)  : 

«  Nos  artistes  ont  souvent  un  \'rai  talent;  si  l'air  frais  de  l'Italie  venait 
seulement  à  souffler  sur  eu.\  ils  le  développeraient  dans  toute  son  ampleur, 
comme  se  développe  une  plante  enlevée  d'une  chambre  et  transportée  en 
plein  air.    » 

«  Un  artiste  pétersbourgeois,  disait  encore  Gogol,  un  artiste  dans  ce 
pays  de  neiges,  un  artiste  dans  cette  terre  de  Finnois  où  tout  est  humide, 
plat,  brumeux!  Ces  artistes-là  n'ont  rien  de  commun  avec  les  arti-stes  ita- 
liens, fiers  et  ardents  comme  l'Italie  et  comme  son  ciel.  Nos  artistes  à 
nous  sont  pour  la  plupart  de  braves  jeunes  gens  bien  modestes,  amoureux 
silencieux  de  leur  art,  buvafrfdu  thé  avec  deux  amis  dans  une  modeste 
chambrette  et   n'ayant   nul  souci   du    superflu  ;    ils  sont  en  général  fort 


ii6  MOSCOU 

timides:  une  décoration,    une  grosse    épaulette  les   mettent  hors  d'eux- 
mêmes.   » 

Ainsi  l'auteur  des  Ames  Mortes,  le  peintre  merveilleux  de  l'Ukraine. 
le  grand  maître  du  réalisme  littéraire  en  Russie  n'osait  pas  inviter  ses 
compatriotes  à  s'émanciper  du  joug  italien  et  leur  proposer  comme  modèle 
cette  large  nature  russe,  cette  poésie  de  la  steppe  qu'il  avait  si  bien 
chantée. 


II 


Nous  venons  de  voir  comment  à  l'Kcolede  l'Occident  la  peinture  clas- 
sique, cosmopolite,  s'était  développée  en  Russie  ;  à  dater  du  règne  de 
l'empereur  Nicolas,  nous  assistons  au  développement  d'une  école  vrai- 
ment nationale. 

Quelques  artistes  s'étaient  bien  essayés  au  xviii"  siècle  à  reproduire 
des  scènes  ou  des  t3'pes  populaires  ;  mais  ils  ne  pouvaient,  même  en 
dépeignant  des  épisodes  de  la  vie  indigène,  se  dérober  à  l'imitation  du 
modèle  étranger.  Iakimov  par  exemple  dans  La  bénédiction  des  jeunes 
mariés  nous  donne  simplement  un  Greuze  transposé  d'une  main  mala- 
droite. Le  premier  artiste  qui  s'essava  sérieusement  et  avec  succès  à  la 
reproduction  de  la  vie  russe,  ce  fut  Alexis  Gavrilovitch  ^'enetianov  (177Q- 
1847).  Il  avait  d'abord  entrepris  de  lancer  un  journal  de  caricatures  ;  mais 
ce  genre  n'était  guère  possible  en  Russie  avec  les  idées  de  l'époque,  et 
l'empereur  Nicolas  en  interdisant  le  recueil  invita  l'éditeur  à  faire  un 
meilleur  emploi  de  son  talent.  Retiré  dans  son  domaine  du  gouverne- 
ment de  Tver,  Venetianov  observa  les  paysans  et  s'eflbrça  de  les  peindre 
tels  qu'il  les  voyait.  Laure  Stepanovitch  Plakhov  (1811-1881)  fut  l'un  de 
ses  meilleurs  élèves.  Son  Caveau  'Podval),  exposé  en  1839,  marque  une 
date  dans  l'histoire  de  l'art  russe.  Il  représente  une  scène  de  la  vie  des 
petites  gens,  une  lecture  faite  par  un  pauvre  diable  à  des  illettrés  dans  un 
de  ces  sous-sols  habités  par  la  classe  pauvre.  Le  sujet  était  nouveau  ;  il 
plut  beaucoup  au  public  qui  en  demanda  des  répliques  ou  des  variantes 
à  l'auteur.  Mais  l'Académie  ne  désarmait  pas  ;  elle  exigeait  de  ses  candi- 
dats du  grec  et  du  romain.  Elle  imposa  comme  sujet  de  concours  à 
Plakhov  un  Bélisaire  aveugle.  Il  échoua  naturellement,  l'n  voyage  à 
Dûsseldorff  ne  fit  que  dév03'er  l'artiste  arraché  au  sol  natal  qui  lui  avait 
fourni  ses  meilleures  inspirations. 

Paul  Andreevitch   Fedotov   (né  à  Moscou  en   18 15,  mort  en   1852)  eût 


LE   MUSEE   TRF,TIAKO\  .     -   LA    P  K  I  X  P  T  K  !•;    RUSSE  ii- 

peut-être  été  le  Gogol  de  la  peinture  russe,  si  sa  carrière  avait  été  plus 
longue.  Il  avait  débuté  par  des  scènes  de  la  vie  militaire  qui  attirèrent 
l'attention  du  souverain.  Le  fabuliste  Krylov  aussi,  profondément  russe 
dans  ses  imitations  que  notre  La  Fontaine  est  français  dans  les  siennes, 
comprit  tout  le  talent  du  jeune  artiste,  l'engagea  à  regarder  autour  de  lui 
et  à  persévérer  dans  sa  vocation.  En  1847  Fedotov  exposa  La  matinée 
d'un  fonctionnaire  nouvellement  décoré.  Drapé  dans  un  négligé  du 
matin,  les  pieds  encore  nus,  le  nouveau  décoré  exhibe  à  la  servante  qui  lui 
apporte  ses  pantoufles  la  croix  épinglée  à  sa  robe  de  chambre.  On  vit 
dans  ce  tableau  une  intention  satirique.  Tous  les  décorés  anciens 
ou  récents  poussèrent  des  cris  de  paons,  et  quand  il  s'agit  de  vulgariser 
par  la  lithographie  l'œuvre  incriminée  la  censure  exigea  (|ue  la  croix 
disparût  de  la  robe  de  chambre.  Près  du  vaniteux  personnage,  l'artiste 
avait  placé  une  table  sur  laquelle  figuraient  à  côté  d'un  fer  à  friser  les 
reliefs  d'un  repas.  La  croix  supprimée,  cette  table  devint  l'accessoire 
principal,  et  le  tableau  fut  baptisé  officiellement  :  Les  conséquences  d' un 
bon  diner  ! 

Ces  chicanes  ne  découragèrent  pas  Fedotov  ;  de  nouvelles  œuvres 
conçues  dans  le  rrième  style  —  et  traitées  avec  le  même  esprit  —  La 
fiancée  difficile  qui  met  en  action  une  fable  de  Krj-lov  et  de  La  F'ontaine, 
Le  mariage  avantageux,  l'imposèrent  à  l'attention  même  de  l'Académie. 
La  peinture  de  genre  était  créée  en  Russie.  Fedotov  a  laissé  d'autre  part 
un  grand  nombre  de  dessins  qui  lui  firent  donner  le  surnom  de  Hogarth 
russe.  Sa  carrière  fut  trop  brève,  mais  il  avait  frayé  la  voie.  Suivant  le 
mot  de  Leontiev,  le  célèbre  collaborateur  de  Katkov  à  la  Galette  de 
Moscou,  le  public  se  mettait  à  regarder  les  tableaux  de  genre  avec 
plaisir,  tandis  qu'il  regardait  les  tableaux  historiques  par  obligation. 

Devant  l'intérêt  qu'il  prenait  aux  œuvres  de  la  nouvelle  école,  l'Aca- 
démie crut  devoir  céder  —  dans  une  certaine  mesure,  comme  cèdent 
toujours  les  Académies  —  et  à  dater  de  1863  elle  déclara  qu'elle  mettrait 
désormais  sur  le  même  pied  la  peinture  de  genre  et  la  peinture  histo- 
rique. Néanmoins  comme  sujet  du  concours  de  1863  elle  imposa  à  tous  les 
candidats  un  thème  unique  qui  n'était  à  vrai  dire  ni  russe,  ni  classique  et 
qu'elle  empruntait  au  romantisme  allemand  :  Le  Wahalla.  D'un  com- 
mun accord  les  jeunes  artistes  refusèrent  de  concourir  et  levèrent  contre 
l'Académie  l'étendard  de  la  révolte. 

A  côté  et  en  dehors  de  l'Académie,  on  vit  se  produire  la  Corporation 
des  artistes,   puis  la  Société  des   expositions  ambulantes.    D'autre   part 


ii8  MOSCOU 

Moscou  avait  depuis  quelques  années  son  Ecole  libre  de  peinture,  de 
sculpture  et  d'architecture  avec  laquelle  l'institut  officiel  eut  désormais  à 
compter. 

Les  origines  de  l'Kcole  libre  de  Moscou  remontaient  à  la  période  1830- 
1840.  Quelques  artistes  de  cette  ville  se  réunirent  pour  louer  à  frais 
communs  un  atelier,  rétribuer  un  banstchik  (garçon  de  bain)  en  qualité 
de  modèle  —  les  poseurs  napolitains  ne  s'égaraient  point  jusque  sur 
les  rives  de  la  .^loskva  —  et  se  mirent  à  travailler  sans  professeur  en  se 
corrigeant  les  uns  les  autres. 

En  1833,  à  la  prière  du  prince  V.  G.  Galits3'ne,  gouverneur  de  Moscou. 
ils  firent  leur  première  exposition  ;  elle  eut  du  succès.  Une  société  artis- 
tique se  forma  sous  les  auspices  du  prince.  Elle  créa  des  cours  réguliers 
qui  dès  la  première  année  comptèrent  soixante-cinc[  élèves. 

Ainsi  l'Ecole  de  iMoscou  se  dressa  en  face  de  celle  de  Pétersbourg.  Ses 
élèves  envoyèrent  aux  Expositions  de  la  capitale  des  œuvres  qui  furent 
distinguées  par  l'Académie  elle-même. 

L'Académie  n'admettait  pas  les  serfs  parmi  ses  élèves,  mais  l'esprit 
souffle  où  il  veut  et  le  génie  a  tout  autant  de  chances  de  naître  dans  l'izba 
du  paysan  que  dans  le  palais  du  boïar.  La  Société  moscovite  ouvrit  ses 
cours  aux  serfs  à  condition  que  s'ils  obtenaient  la  médaille  de  l'Acadé- 
mie leurs  maîtres  seraient  tenus  de  les  affranchir.  En  1844,  l'empereur 
Nicolas  reconnaissant  ses  services  lui  accorda  une  sub\'ention  annuelle 
de  6.000  roubles.  En  1858  à  son  enseignement  purement  technique,  elle 
joignit  un  enseignement  historique  et  littéraire;  en  18(13  elle  acquit  le 
droit  de  décerner  elle-même  des  médailles  d'or  et  d'argent  ;  elle  élargit 
son  programme  en  y  ajoutant  les  mathématiques. 

Parmi  les  élèves  qu'elle  a  formés  il  suffit  de  mentionner  Perov,  les 
deux  Makovskv,  Prianichnikov,  Botkine,  Souskn-. 


III 


BruUov  l'auteur  des  Derniers  jotii's  de  Poiiipéi  —  cette  œuvre  est 
aujourd'hui  à  Saint-Pétersbourg  —  termine  la  période  classique  de  la 
grande  peinture.  Alexandre  Alexandrovitch  I\-anov  commence  la  période 
nouvelle,  celle  que  l'on  peut  appeler  romantique.  Il  va  étudier  en  Italie, 
il  cherche  sa  voie,  il  hésite  entre  les  maîtres  italiens,  Raphaël  et  le  Titien, 
et  les  nouveaux  maîtres  allemands,  Overbeck  et  Cornélius.  x\près  s'être 
essayé  dans  de  nombreuses  esquisses  il  finit  en  1857  par  mettre  au  jour 


LK   MUSKIv   TRHÏIAKOX' 


LA   PRINTURF.   RUSSE 


119 


son  tableau  célèbre  VJiccc.  hoiiio  qui  est  aujourd'hui  à  Moscou  au  Musée 
Roumiantsov    (voir    p.    78).   Dans  ce    tableau  il  rompait  complètement 


Vladimir  Makovsky.  Le  marchand  de  spiritueux. 


avec  la  tradition  ;  il  essayait  de  mettre  en  scène  un  Christ  non  plus  tra- 
ditionnel mais  humain  et,  qu'on  nous  passe  le  mot,  un  Christ  moderne. 
L'œuvre  d'Ivanov  fut  un  véritable  événement.  «  Il  nous  a  mis  dedans», 
disait    Overbeck.     Pendant  dix   jours    Rome     tout    entière    défila    dans 


120  MOSCOU 

l'atelier  du  peintre  russe  qui  s"était  si  brutalement  révélé.  Les  facchini 
(les  portefaix"  s'écriaient  :  Per  Bacco  è  proprio  vivo!  (Par  Bacchus  il 
est  vivant  !)  On  proposa  à  Ivanov  de  faire  voyager  son  Christ  et  de 
l'exposer  pour  de  l'argent.  Il  refusa  et  l'envoya  à  Pétersbourg  où 
l'œuvre  ne  trouva  pas  tout  le  succès  que  l'artiste  espérait.  Une  mort 
prématurée  interrompit  une  carrière  où  ce  peintre  novateur  aurait  peut- 
être  rencontré  plus  d'une  désillusion.  Il  avait  médité  d'illustrer  la  Bible 
et  l'Kvangile.  Ses  com23(Tsitions  ont  été  éditées  par  l'Institut  archéolo- 
gique prussien. 

Ivanov  avait  rêvé  de  renouveler  la  peinture  sacrée  par  l'emploi  des 
éléments  cj^ue  fournissaient  les  récentes  découvertes  archéologiques.  Il  a 
ouvert  la  voix  à  Gay,  à  Kramsko'i,  à  Polienov,  à  Vaznetsov. 

Nicolas  Nicolaovitch  Gay,  dont  le  nom  suffit  à  indiquer  l'origine  étran- 
gère ^il  est  né  en  1831),  avait  étudié  en  Italie  comme  Ivanov.  Mais  il 
s'appliqua  moins  à  copier  le  faire  des  maîtres  traditionnels  qu'à  pénétrer 
le  texte  de  l'Ecriture,  de  l'Évangile  notamment,  et  à  se  mettre  en  état  de 
l'interpréter  tel  qu'il  le  sentait,  à  y  rechercher  les  éléments  du  drame 
psvchologique.  Bien  des  peintres  ont  traité  le  sujet  classique  de  la  Cène. 
Gay  n'a  pris  qu'un  épisode  '.Judas  sortant  de  la  salle  du  repas,  pendant 
lequel  Jésus  a  prédit  sa  trahison.  Le  Christ  accoudé  sur  la  table  autour 
de  laquelle  ses  disciples  se  tiennent  encore  assis  ou  debout,  médite  sur 
la  lâcheté  des  hommes  ;  Judas  sombre  et  sinistre  s'approche  de  la  porte 
en  ruminant  son  infamie  et  en  songeant  au  châtiment  futur.  Grand  admi- 
rateur de  Tolsto'i,  Gay  s'inspire  de  ses  théories.  Dans  son  tableau 
Qti  est-ce  que  la  vérité?  dialogue  entre  Pilate  et  Jésus,  il  nous  exhibe 
un  Christ  réaliste  aux  cheveux  broussailleux,  peu  conforme  à  la  tradition 
légendaire.  Certaines  de  ses  œuvres  parurent  tellement  hétérodoxes  que 
l'exposition  publique  ne  fut  pas  autorisée.  L'impression  produite  par 
ces  œuvres  fut  aussi  profonde  en  Russie  que  le  fut  chez  nous  il  }■  a  un 
quart  de  siècle  l'impression  produite  par  le  Christ  de  iMunkacsy. 

Ivan  Nicolaevitch  Kramsko'i  (né  en  1837)  suit  la  même  voie  que  Gay 
dans  ses  deux  tableaux.  Le  Christ  au  désert,  le  Christ  devant  Pilate. 
Vasili  Dmitrievitch  Polienov  (né  en  1844  s'est  hii  aussi  efforcé  de 
renouveler  la  peinture  religieuse,  mais  par  la  mise  en  o-uvre  des  docu- 
ments archéologiques.  Son  grand  tableau  Le  Christ  et  la  Pécheresse 
souleva  de  graves  polémiques.  On  lui  reprocha  de  ravaler  par  l'abus  du 
décor  la  majesté   des    scènes  évangéliques. 

M.   Polienov  ne   s'est   pas  laissé  décourager  par  ces  critiques.  Dans 


ÎJ'    Ml/SÉl'    TRl'.ri  AKOW    —   1,A    1' !•;  I  X  1' I  '  K  !■;    KISSK  121 

son  LlIC  de   Gcncsarctli,  dans  son  Christ  lUi    milieu  des    Docteurs, 
il  est  resté  fidèle  aux  mêmes  tendances. 

Actuellement  le  représentant  le  plus  remarquable  de  la  peinture  reli- 
gieuse et  historique  est  M.  Apollinaire  Mikhaïlovitch  Vasnetsov  né  en 
1848'  dont  nous  avons  déjà  parlé  plus  haut  à  propos  du  Musée  histo- 
rique. Elevé  dans  une  famille  essentiellement  croyante,   il  est   toujours 


Vladimir  Makovsl;y.  Un  marché  à  Moscou. 


resté  fidèle  aux  impressions  religieuses  de  ses  premières  années.  Il  a  plus 
qu'aucun  de  ses  confrères  étudié  l'ancienne  littérature  de  son  pays,  les 
récits  épiques,  les  contes  populaires.  Son  oeuvre  principale  est  la  décora- 
tion de  la  cathédrale  de  Saint- Vladimir  à  Kiev  ;  mais  on  peut  sans  sortir 
de  Moscou  se  faire  une  idée  suffisante  de  son  talent.  Il  s'est  efforcé  dans 
la  peinture  religieuse  de  rajeunir  et  de  moderniser  les  types  byzantins. 
Il  donne  la  vie  aux  anciennes  icônes  ;  ses  héros  varègues  ou  russes 
semblent  échappés  de  quelque  vieux  manuscrit.  C'est  à  lui  qu'est  dû  le 
menu  du  souper  impérial  (du  23  mai  1883)  dont  nous  donnons  la  repro- 
duction (voir  p.  127^. 

La  peinture  historique  devait  nécessairement  se  transformer  par  suite 
du  progrès  des  études  d'histoire  et  d'archéologie. 


122  MOSCOU 

La  Russie  prenait  conscience  d'elle-même.  Délivrée  des  Grecs  et  des 
Romains  elle  renouait  le  fil  de  la  tradition  nationale  ;  elle  essayait  de  se 
représenter  les  personnages  des  temps  anciens,  non  plus  à  travers  les 
fantaisies  de  l'école  classique  —  comme  ^lartos  s'était  figuré  le  ^linine 
et  le  Pojarsk_v  de  la  place  Rouge,  —  mais  dans  la  réalité  du  costume  et 
du  milieu. 

Le  premier  artiste  qui  ait  essayé  de  donner  l'impression  de  cette 
réalité  est  peut-être  Constantin  Dmitievitch  Flavitskj-  (mort  malheu- 
reusement à  l'âge  de  trente-six  ans  (1830-1866),  dans  son  tableau  qui 
représente  La  Princesse  Tarakanof  enfermée  dans  la  cellule  qu'enva- 
hissent brusquement  les  eaux  de  la  Neva.  Exposée  à  Paris  en  1867  cette 
toile  fit  sensation.  A  signaler  également  dans  l'œuvre  du  peintre  Gay  un 
Fier-  e  le  Grand  interrogeant  son  fils  Alexis. 

Viatcheslav  Grigorievitch  Schwartz  (1838-1869)  aurait  peut-être  donné 
à  la  Russie  un  grand  peintre  d'histoire  si  sa  carrière  avait  été  moins 
brève.  Il  s'était  attaqué  à  l'une  des  périodes  les  plus  pittoresques  et  les 
plus  dramatiques  de  l'histoire  russe,  à  ce  règne  d'Ivan  le  Terrible  dont 
.M.  K.  Waliszewski  vient  de  nous  donner  un  excellent  résumé,  et  il  réussit 
à  la  ressusciter  dans  ses  compositions.  Le  patriarche  monté  sur  un 
âne  le  dimanche  des  rameaux.  Le  bureau  des  ambassadeurs  à  Mos- 
cou. La  fiancée  du  tsar,  Le  patriarche  Nicon.  au  monastère  de  la 
Nouvelle-Jérusalem,  Le  Isa/-  en  pèlerinage  ne  sont  pas  seulement  des 
œuvres  d'art,  mais  de  véritables  reconstitutions.  Dans  Le  pèlcrinai^c  du 
tsar,  ce  n'est  pas  uniquement  le  cortège  que  le  peintre  s'est  appliqué 
à  reproduire,  c'est  aussi  le  milieu  dans  lequel  il  se  déploie. 

Vasili  Grigorievitch  Perov  (1833-1882},  dans  une  grande  toile  malheu- 
reusement inachevée  Niliita  Pousiosvias,  s'est  efforcé  de  peindre  les 
passions  religieuses  qui  donnèrent  naissance  au  rasksl,  c'est-à-dire  au 
schisme  de  l'Église  russe. 

Un  des  meilleurs  représentants  de  la  peinture  historique  a  été  Vasili 
Ivanovitch  Sourikov  (né  en  1848;.  Rappelons  seulement  parmi  ses 
œuvres  Le  châtiment  des  Strleltsy,  La  boiarine  MoroioicLa  conquête 
de  la  Sibérie  par  Ermak,  Le  passage  des  Alpes  par  Souvarov.  On 
lui  a  reproché  des  anachronismes,  des  erreurs  de  costumes,  des  conven- 
tions théâtrales. 

Nous  touchons  à  l'époque  contemporaine.  La  plupart  des  artistes  dont 
nous  allons  parler   maintenant   sont  connus  chez   nous   par  les   œuvres 


Li:   MLSKE   TRETIAKOV.   —   1.A    P  E  1  X  T  L' R  li    RISSE  125 

qu'ils  ont  envo)'ées  à  nos  salons  annuels  ou  à  nos  grandes  expositions. 
Nous  avons  admiré  les  grands  tableaux  historiques  de  Constantin  Egore- 
vitch  .Makovsky  ^né  en  1846^  :  Le  Choix  d' un r  fiancée  par  le  tsar 
'Alexis  Mikhailovitch,  la  Morl  d'Ivan  le  Terrible,  V Assassinat  des 
enfants  de  Boris  Godonnov,  la  A'oce  d'un  bo'iar.  Nous  en  avons  goûté 
la  splendeur  de  la  mise  en  scène,  l'élégance  des  types;  une  critique  un 
peu  sévère  leur  reproche  de  manquer  de  réalité  et  de  sincérité. 

On  ne  saurait  adresser  ce  reproche  à  Vasili  Vasiliovitch  Verestcha- 
guine  dont  la  Russie  pleure  la  perte  récente.  Il  était  né  en  1842  et  il  a 
disparu  dans  la  catastrophe  qui  a  englouti,  dans  la  mer  du  Japon,  le 
navire  de  guerre  Pet/'opavlosvk  avec  l'amiral  JMakarov  et  six  cents 
hommes  d'équipage  (avril  1904).  Celui-là  n'est  pas  un  adepte  de  l'art 
pour  l'art,  ni  un  peintre  de  salons.  Dans  ses  tableaux  il  essaye  toujours 
de  mettre  une  leçon  ou  une  idée.  Il  est  le  Tolstoï  de  la  peinture  russe.  Il 
a  étudié  à  l'Académie  de  Saint-Pétersbourg;  il  a  été,  à  Paris,  disciple  de 
Gérome  ;  mais  il  est  surtout  élève  de  lui-même  et  de  la  nature.  Aucun 
peintre  n'a  autant  voyagé  que  lui;  il  a  fait  la  campagne  de  Tachkent  et 
celle  de  Bulgarie;  il  a  mérité  par  sa  bravoure  la  croix  de  Saint-Georges  ; 
il  a  vécu  aux  Indes,  en  Sibérie,  en  Amérique.  Il  allait  faire  la  campagne 
du  Japon  quand  la  mort  l'a  enlevé.  Verestchaguine  a  vu  de  près  la  guerre, 
mais  il  n'a  point  songé  comme  tant  d'autres  peintres  à  en  faire  l'apo- 
théose. Il  n'a  rien  de  commun  avec  iMeissonnier.  Le  réalisme  cruel  de 
ses  tableaux  emporte  toujours  avec  lui  une  leçon  de  morale  et  d'huma- 
nité. Dans  l'Oublié  il  a  voulu  faire  ressortir  toutes  les  horreurs  de  cette 
guerre  dont  tant  d'artistes  ont  célébré  la  pompe  et  la  grandeur.  Sur  le 
champ  de  bataille  dont  les  combattants  se  sont  retirés  est  resté  solitaire 
un  cadavre,  peut-être  un  blessé.  Déjà  les  oiseaux  de  proie  tourbillonnent 
autour  de  lui.  A  cjuoi  se  réduit  la  gloire  des  conquérants  ?  A  travailler 
pour  les  corbeaux.  Un  même  sentiment  d'horreur  plane  sur  le  tableau 
qui  figure  la  Présentation  des  trophées  à  Samarkande  ;  l'émir  foule  aux 
pieds  un  monceau  de  cadavres  ;  on  lui  présente  des  perches  surmontées 
des  têtes  de  ses  ennemis,  tandis  que  la  foule  écoute  un  mollah  qui  exalte 
la  gloire  du  vainqueur.  L'impression  que  l'artiste  a  voulu  produire  sur 
le  spectateur  se  résume  en  un  seul  mot  :  pouah  !  Le  tableau  où  Verest- 
chaguine a  mis  toute  son  âme  de  moraliste  et  de  penseur  est  celui  que 
nous  reproduisons  ici  et  qu'il  a  intitulé  :  l'Apothéose  de  la  guerre,  dédiée 
à  tous  les  grands  conquérants,  passés, présents  et  futurs.  C'esttout  sim- 
plement une  pyramide  de  crânes  sur  laquelle  tourbillonnent  des  corbeaux. 


124  MOSCOi; 

Chez  Verestchaguine  le  penseur  était  doublé  d'un  original.  Il  y  a 
quelques  années  l'Académie  des  Beaux-Arts  de  Saint-Pétersbourg  eut 
l'idée  de  lui  offrir  une  de  ses  chaires.  Il  répondit  qu'en  matière  artistique 
il  considérait  comme  nuisibles  toutes  les  fonctions  et  toutes  les  distinc- 
tions et  il  refusa.  11  fit  bien,  il  n'eût  été  probablement  qu'un  maître 
médiocre;  avec  sa  fureur  perpétuelle  de  voyages  il  n'aurait  pas  pu  tenir 
en  place  pour  surveiller  son  atelier  pendant  trois  mois.  Verestchaguine 
a  trop  produit  pour  être  un  artiste  parfait;  il  a  de  fort  belles  idées  de 
tableaux:  mais  l'exécution  est  parfois  lâche;  la  couleur  grise  et  floue. 


IV 


J'ai  parlé  plus  haut  de  la  Société  des  expositions  ambulantes.  Parmi 
ses  fondateurs  nous  rencontrons  des  artistes  qui  sont  devenus  depuis 
célèbres  à  l'étranger  et  dont  les  frères  Tretiakov  furent  souvent  les 
mécènes.  Nous  retrou\-ons  ici  leurs  œuvres.  La  constitution  définitive  de 
la  Société  date  du  2/14  novembre  1870.  A  cette  époque  nous  avions,  en 
France,  bien  autre  chose  à  faire  c[ue  de  nous  occuper  de  l'art  russe. 

La  peinture  échappée  à  l'influence  néfaste  du  st\'le  académique  était 
enfin  entrée  en  rapport  direct  avec  le  peuple  russe,  avec  la  vie  russe. 
Dans  cette  nouvelle  phase  de  son  évolution  elle  a  déjà  donné  des  o'uvres 
remarquables.  Les  principaux  représentants  de  ce  c^ue  l'on  pourrait  appe- 
ler l'école  nationaliste  ont  été  dans  la  seconde  moitié  du  xix''  siècle  : 
V.  G.  Perov,  N.  E.  .Makovsky,  S.  E.  Riepine. 

Vasili  Grigorievitch  Perov  que  nous  avons  déjà  signalé  comme  peintre 
d'histoire  s'est  efforcé  de  reproduire  les  tj^pes  russes,  tels  que  Gogol  et 
Stchédrineles  avaient  réalisés  en  littérature.  Quelques-uns  de  ses  tableaux 
sont  tellement  typiques  c[ue  sur  un  catalogue  français  ils  demanderaient 
un  long  commentaire.  Le  Fils  du  diacre  qui  vient  de  recevoir  son  pre- 
mier tcliiiie  'tchine  =  fonction,  grade),  cette  indication  ne  nous  apprend 
pas  grand' chose  à  nous  autres  étrangers.  Elle  évoque  toute  une  scène  à 
la  Gogol  chez  le  spectateur  russe  qui  s'attarde  à  savourer  l'orgueil  na'i'f 
du  nouveau  fonctionnaire,  la  joie  attendrie  du  père,  de  la  mère  et  de  la 
sœur  dans  le  modeste  intérieur  où  le  premier  tchine  présage  peut-être  la 
richesse,  et  qui  sait?  la  gloire. 

Les  débuts  de  Perov  furent  très  ren"iarc[ués.  Il  reçut  la  médaille  d'or 
et  une  bourse  de  voyage  à  l'étranger.  Après  une  absence  de  deux  ans.  il 


LK    Atl'SKK    TRl'TIAKOX-.     -    F.  A    P  K  1  X  T  t;  R  I',    RUS  SIC  125 

écrivit  à  l'Académie  pour  lui  demander  la  permission  de  revenir.  II 
avait  le  mal  du  pays,  il  déclarait  ne  pouvoir  travailler  au  milieu  de  gens 
dont    il   ne  comprenait  ni  le  caractère,  ni   la  vie  morale,    il  trouvait  inu- 


N'eretschaguine.  Les  Juifs  au  mur  de  Salomon, 


tile  d'étudier  pendant  quelques  années  les  types  étrangers  et  demandait 
à  être  mis  le  plus  tôt  possible  en  état  d'exploiter  «  l'innombrable 
richesse  des  sujets  que  lui  offrait  la  vie  des  villes  et  des  campagnes 
dans  sa  patrie  ».  Cette  lettre  si  probe  et  si  loyale  a  toute  l'importance 
d'un    manifeste.   C'est    une  véritable   profession   de  foi.    Pour  étudier    la 


126  MOSCOU 

tradition  et  les  procédés  techniques  l'art  russe  peut  recourir  aux  leçons 
de  l'étranger,  pour  exécuter  des  œuvres  intéressantes,  il  n'a  qu'à  s'ins- 
pirer du  sol  natal. 

De  retour  dans  sa  patrie  Perov  suivit  librement  sa  vocation.  Son 
tatJeau  Un  ejitcrrcnicnt  à  la  caiiipagiic,  inspiré  par  une  poésie  de 
Xekrasov  eut  en  Russie  le  même  succès  que  connut  naguère  chez  nous 
le  Convoi  du  pauvre,  de  Vigneron,  cette  toile  si  souvent  reproduite  qui 
inspirait  tant  d'admiration  à  Jules  A^allès.  Peut-être  y  aurait-il  lieu  ici  de 
constater  une  parenté  intellectuelle  entre  Nekrasov  et  Jules  Vallès.  JMais 
cette  digression  nous  entraînerait  trop  loin.  Perov  devint  le  peintre 
habituel  de  ceux  que  Dosto'ievsky  appelait  les  humiliés  et  les  offensés. 
Voyez  plutôt  la  Queue  à  la  Fontaine,  la  Troïka,  Fomouchka,  la  Char- 
rette, le  Maître  de  dessin,  la  Halte  des  déportés.  Ces  tableaux  resteront 
des  œuvres  d'une  réalité  sincère  et  qui  font  penser. 

Vladimir  Egorovitch  Makovsk}-  né  en  1846  a  été  un  des  peintres  les 
plus  productifs  de  la  nouvelle  école;  on  lui  attribue  plus  de  cincj  cents 
toiles.  La  peinture  n'est  pas  gaie,  la  vie  non  plus  hélas  !  Le  Condannié,  la 
Dame  bienfaisante  cliej  les  pauvres,  le  Krach  d'une  banque,  ces  titres 
de  quelques-unes  de  ses  œuvres  les  plus  célèbres  suffisent  à  caractériser 
les  tendances  générales  de  son  esprit.  Il  se  complaît  à  ressasser  les 
misères  humaines;  mais  il  nous  repose  parfois  de  nos  pénibles  émotions 
avec  des  scènes  de  chasse  ou  de  pêche.  Parmi  les  peintres  de  la  vie  russe 
mentionnons  encore  Miasoiédov,  Prianichnikov,  larochenko.  Pasternak 
dont  on  remarquait  à  l'exposition  de  1900  les  curieuses  illustrations  de 
Tolsto'i.  Hilarion  Mikhaïlovitch  Prianichnikov  ,^1840-1894)  qu'il  ne 
faut  pas  confondre  avec  son  homouA'me  l'illustrateur  parisien  Ivan  Pria- 
nichnikov a  laissé  entre  autres  œuvres  remarquables  :  Une  Scène  au 
Gostinny  Dvor  [à\x  bazar),  les  Traîneaux  dans  la  neige,  la  Fin  de 
la  chasse,  les  Vagabonds. 

Ilia  Efimovitch  Riépine,  né  en  1841.  appartient  tout  ensemble  à  la 
peinture  historique  et  à  la  peinture  de  genre.  Mais  c'est  toujours  à  la 
peinture  du  présent  ou  du  passé,  que  ses  œuvres  sont  consacrées.  Citons 
parmi  ses  œuvres  principales  :  ses  Haleurs  sur  le  Volga,  sa  Procession, 
son  t)^pe  de  Popristchine,  extraordinaire  illustration  des  Mémoires  d' un 
fou,  de  Gogol.  La  galerie  Tretiakov  possède  quelques-uns  de  ses 
grands  tableaux  historiques  :  Ivan  le  Terrible  devant  le  cadavre  de  son 
fils  ;  La  tsarine  Sophie  au  Couvent  des  Vierges.  C'est  aussi  un  peintre 
d'histoire  et  de  genre  que  Valérien  Ivanov  lacobi  (né  en  1834;.  Klevé 
dans  le  gouvernement  de  Kazan  sur   la  route   qui  mène  en    .Sibérie,  il  a 


I H  À  A'A  0  rt  H  0  11  K  p'v  i\,t\  V  ti  C  i\  0  H  0  ij  AO  K  d  A'\  £  HHO-tl     _^ 
H^Z-3A  AAAbH  HX2  AtC0K;4.  H3X-Jt\  CH  H  !1  XX  POûZ         ><**^ 

Jt/mKh  ctphîA  paaroH/NfOMH. 


Menu  du  Sacre.  Composition  de  Vasnetsov.  ^Voir  p.  48). 


128  MOSCOU 

peint  les  scènes  dont  il  avait  été  témoin  dans  VEtape  des  déportés. 
Les  Noces  an  palais  de  Glace,  reproduisent  un  des  épisodes  les  plus 
célèbres  de  la  vie  de  cour  en  Russie  dans  la  première  moitié  du 
xviir  siècle. 

Les  portraits  sont  nombreux  au  Musée  Tretiakov  et  d'autant  plus  inté- 
ressants qu'ils  reproduisent  les  traits  des  plus  illustres  écrivains  ou 
artistes  russes,  des  Pouchkine,  des  Joukovsky,  des  Tolstoï,  des  Rubins- 
tein. 

En  somme,  la  peinture  russe  au  xix'  siècle  a  suivi  fidèlement  l'évo- 
lution de  la  littérature;  elle  a  passé  du  pseudo-classicisme  au  roman- 
tisme historique,  du  romantisme  au  réalisme. 

Le  paysage  proprement  dit  ne  date  que  d'un  demi-siècle.  Le  paysage 
russe  a  bien  son  charme  avec  ses  grandes  forêts  dormantes,  ses  villages 
déjetés .  ses  étangs  glauques,  ses  églises  polychromes.  Ce  charme  a 
longtemps  échappé  aux  artistes  russes.  Il  s'est  enfin  révélé  à  eux.  Nous  le 
retrouvons  dans  les  o:'uvres  d'un  Klodt  (1832'^  d'un  Kouïondji  (1832).  Je 
me  rappelle  encore  quelle  impression  fit  sur  moi,  à  l'exposition  de  1878,  sa 
Nuit  de  rVliraine.  C'était  une  page  de  Gogol  traduite  par  le  pinceau.  Je 
n'ai  actuellement  sous  les  3'euxque  dans  de  pâles  photogravures,  son  Bois 
de  bouleaux  et  son  étude  :  Après  l'Orage,  mais  j'en  devine  tout  le 
charme  pénétrant.  Ivan  Ivanovitch  .Schichkine  (i830-i899Ja  été  le  peintre 
de  ces  forêts  c[ui  ressemblent  si  peu  aux  nôtres,  que  Tourguenev  dans  ses 
Récits  d' un  cliasseiir,  que  Mickiewicz  dans  son  Messire  Tliadéc  ont  si 
bien  chantées.  Vasnetsov  dont  nous  avons  longuement  parlé  plus  haut 
n'a  pas  non  plus  dédaigné  le  paA'sage  ;  il  s'est  plu  à  lui  donner  le  piquant 
d'une  restitution  archéologique.  Je  laisse  de  côté  bien  à  regret  les 
œuvres  des  Levitan,  des  Douchovsko'i,  des  Lebedev.  Enfin  la  mer  russe 
si  longtemps  dédaignée  par  les  artistes  a  trouvé  ses  peintres  dans  la  per- 
sonne d'Aïvazovskj'et  de  Bogolioubov.  Tous  deux  ont  fourni  une  carrière 
longue  et  glorieuse  ;  tous  deux  sont  bien  connus  de  notre  public  dont  ils 
ont  souvent  recherché  les  suffrages. 

Ivan  Constantinovitch  Aïvazovsk}',  né  en  1817,  a  prolongé  sa  vie 
jusqu'en  1900.  Alexis  Petrovitch  Bogolioubov,  né  en  1824,  afinila  sienne 
en  1896.  A'ivazovsky  a  été  le  peintre  passionné  de  la  mer,  mais  d'une 
mer  idéalisée  par  un  amant  passionné  de  ses  eaux  changeantes  et  de  ses 
rivages.  Il  a  été  d'une  fécondité  extraordinaire;   on  lui   attribue  près  de 


i.K  Mrsi'-.i':  TKirriAK'ow       i.a  im' i  \  rr  k  !•:  Knssi".  i^q 

i'in([  mille  toiles.  BDti'oliouliDW  lui,  s'est  jilu  à  pcinilre  la  mer  dans  sa 
réalité'  plus  souvent  sé\ére  que  riante.  Il  ne  dédaigne  pas  non  plus  les 
grands  fleuves,  par  exemple  le  V(ilg-a,  dont -tel  repli  offre  aux  regards 
Timmensité  de  l'Océan. 

Le  musée  Tretiakov  renferme  environ  quinze  cents  toiles.  C'est  affaire 
au  catalogue  de  les  éniimérer.  Ce  qui  est  intéressant  dans  un  livre  comme 
celui-ci,  c'est  d'orienter  le  spectateur  non  pas  à  travers  des  salles  qu'il 
ne  verra  peut-être  jamais,  mais  à  travers  les  étapes  d'un  art  dont  il  peut, 
ne  fut-ce  que  par  des  photographies,  connaître  les  œuvres  principales. 
Après  de  longs  tâtonnements  l'école  nationale  est  enfin  constituée;  elle  a 
trouvé  des  peintres  capables  de  ressusciter  les  antiques  annales  de  la 
Russie,  de  rendre  les  types  pittoresques  de  son  peuple,  les  aspects  char- 
mants ou  grandioses  de  son  paysage.  Le  XX'  siècle  n'aura  qu'à  conti- 
nuer et  à  perfectionner  l'oeuvre  i|ue  le  XIX'   a  si  bien  commencée. 


BIBLIOGRAPHIE 


A.  Martynov.  PihtiiKiskoviuiïj  St.in'iiû.  Les  anciens  monuments  des  environs  de  Mos- 
cou jcn  russr  avrc  di-    nomlireuses  lithonraphios  polychromes,  Moscou,   in-4",  i88g). 

De  Bol'TOvskv.  Histoire  Je  l'onu-iiieiU  russe  Jii  X'  an  X  V l'  sieele.  Paris,  1S70, 

Maury.  Areliiteeture  religieuse  de  hi  Russie  (Revue  arcliéologique,  i'"  série,  t.  II). 

L.  Léger.  Russes   et  Slaves  (3  vol.,  Paris.  Hachette).  La  :Iironiqtie  Je  Nestor  (librairie 
Lerou.x) . 

LeCOINTE  de  Laveau.  Description  Je  Moscou,  2  vol  ,  Moscou,  1835. 

SneguiREV.  Les  anciens  monuments  Je  Moscou  (en  russe). 

PiLAEV.  L'ancienne  Moscou  (en  russe).  Pétersbourg.  Souvorine.  i8qi. 

Zahieline.  La  vie  des  'l'sars  et  des  Tsarines  (en  russe).  Histoire  Je   Moscou   (en  russe). 

Fabricr's.  7,1'  Kronliu.  Moscou,  1883. 

Deutsche  Rundschau   1888-  Julius  Lessing.  Oie  Kunstsammlungen  in  Moskau 

Antiquités  de  l'empire  russe.  2  vol.  in-folio,  Moscou,  i8(g-i85v 

Gautier  (Théophile).  Trésors  J'art  Je    la  Russie  ancienne  et  moJerue.  Paris,  185g. 

Vachon.  La  Russie  au  soleil. 

Jules  Legras.  .1/;  pays  russe  (Paris,  A.  Colin,  1S05). 

K.  Walis/ewski.  Ivan  le  Terrible  (Paris,  Pion,  1101)4). 


TABLE   DES  ILLUSTRATIONS 


La  Troïka  russe i 

Une  des  tours  de  l'enceinte  du  Kremlin .  2 

Quelques  types  de  passants 3 

Costumes  de  paysannes 4 

Un  traîneau 5 

La  tour  d'Ivan  le  (irand 7 

La  Moskva  et  le  Kremlin 11 

Paysans  Moscovites 13 

Paysannes  Moscovites .  14 

Le  Kremlin.    Vue  générale 15 

La  Cathédrale  de  l'Assomption  au  Kremlin i~ 

L'Eglise  du  bienheureux  Basile 19 

La  Moskva 21 

Le  Kremlin,  vu  de  la  Moskva 23 

La  Porte  du  Sauveur 25 

Le  Couvent  de  l'Ascension ■ 26 

L'enceinte  du  Kremlin 27 

La  Tour  d'Ivan  le  Grand.  Le  tsar  Kolokol.  Le  tsar  Pouchka 29 

Une  cour  intérieure  du  Kremlin 30 

L'enceinte  du  Kremlin 31 

Intérieur  de  la  Cathédrale  de  l'Assomption 2^^ 

Le  Monastère  des  Miracles 35 

Le  Potiechny  Dvorets 37 

La  Cathédrale  de  l'Annonciation 39 

La  Cathédrale  de  l'Annonciation ." 40 

Le  Grand  Palais 41 

Monument  de  l'empereur  Alexandre  II 42 

La  salle  Saint-Georges  dans  le  Grand  Palais 44 

La  salle  Saint- André 45 

La  grande  salle  de  la  Granovitaia  Palata   .    .  * 47 

Menu  du  23  mai  1896 46 


3/ 

58 


i;vl  TABI.K    DKS    ILLUSTRATIONS 

Le  pahiis  du  Terem 50 

Intérieur  du  Kremlin  avec  le  palais  du  Terem 51 

La  salle  du  trône  dans  le  palais  du  Terem 53 

Petit  palais  du  Kremlin 54 

Le  roi  des  canons 55 

La  reine  des  cloches  (tsar  Kolokol) 

La  place  Rouge 

L'église  de  saint  Basile  et  le  Lobnoe  miesto 61 

Le  monument  de  Minine  et  de  Pojarski 63 

Vue  extérieure  des  Riady  avec  le  monument  de  Minine  et  de  Pojarski 64 

L'ne  galerie  des  Riad}' 65 

Palais  de  la  Douma 67 

Salle  des  séances  de  la  Douma 68 

Le  Musée  historique 69 

Le  Musée  historique  et  la  porte  d'ibérie 70 

La  porte  Vladimir 71 

Maison  des  boïars  Romanov 73 

La  Porte  et  la  Chapelle  d'ibérie 75 

Le  Musée  Roumiantsov 77 

L'Eglise  du  Sauveur 79 

Le  Grand  Pont  et  l'Église  du  Sauveur .    .  80 

Le  monument  du  chirurgien  Pirogov 81 

Le  Couvent  des  Vierges .  83 

La  Maison  des  Sociétés  allemandes.    .  8_| 

L'L'niversité ....  85 

La  Maison  Morozov 86 

Statue  de  Pouchkine ...  87 

La  Porte  triomphale .    .  ...  88 

Le  Grand  Théâtre 89 

L'ne  scène  de  l'opéra  la  Vie  pour  le  Tsar  .    ,  ,  Qi 

L'Kglise  de  la  Vierge  du  Don i-)2 

La  Tour  de  Soukharev 93 

La  Porte  dite  Ilinska'ia 94 

Château  de  Petrovskv  aux  environs  de  Moscou QS 

La  Porte  Kroutitska'ia 96 

La  Place  Loubianka  .    .• 97 

La  Porte  Rouge 98 

Le  Monastère  de  Saint-Siméon 99 

Le  Monastère  de  la  Vierge  du  Don i<io 

L'église  de  la  Nativité 101 

Kglisede  l'Assomption 102 

Veretschaguine.   L'apothéose  delà  guerre 103 


T  \  H  M'.    DKS    I  l.l.l    S  r  K   \  F  |()\S  ij5 

Passage  TrftiaUi)v ...  m.) 

Maison  particulii-re  dans  la  nir  laUiuianka  105 

Antokolsky.    Ivan  le  Ten-ibli- .    .  106 

Antokiilsky.  Martyre  chrétienne    ...  107 

Siiurikov.  Exécution  des  Strieltsy log 

\'ladimir  Makovsky.  Chez  le  juge  de  paix .    .  m 

N'iadimir  Makcnskv.  I.abani|Ui'  a  déposé  son  bilan.    .  115 

In  marché  à  Moscou 115, 

Vladimir  Makovsky.  Le  marchaïul  de  spiritueux m.) 

Vladimir  Mako\skv.  L'n  Marché  à  Moscou 121 

Veretscluiguine.  Les  Juifs  au  mur  de    Salnmim 125 

Menu  du  Sacre.  Compositinn  de  Vasnetsov mj 


TABLE   DES   MATIERES 


CHAIMTRI'    PREMIER 


Vue  générale 


CHAPITRE   II 


l'n  peu  d'iiistoire. 


CHAPITRE    III 


L'architecture  russe. 


CHAPITRE    IV 
Le  Kremlin.  —  Les   Églises ^3 

CHAPITRE   V 
Le  Kremlin.  —  Les  Palais 4' 

CHAPITRE   VI 
La  place  Rouge 5^ 

CHAPITRE   VII 

Le  Kitaï-Gorod 7,5 

CHAPITRE   VIII 
La  Ville  Blanche 77 

CHAPITRE    IX 
Le  musée  Tretiakov.  —  La  peinture  russe i",i 


Bibliographie 

Table  des  illustrations 


ÉVREUX,     IMPRIMERIE     DE     CHARLES     HÉRISSE  Y 


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